Mireille
écrit à




L'Impératrice Sissi






Poésie et voyage



Chère Sissi,
 
Quel plaisir pour moi d'avoir reçu votre message sur Internet. C'est pour moi à chaque fois une sensation de grand privilège que d'avoir un mail de vous.

C'est chaque fois aussi très émouvant et aussi très vrai car vous êtes une personne tellement actuelle, que j'ai vraiment l'impression de converser avec une amie. Oui, nous aurions pu être amies vous et moi si j'avais pu vivre à votre époque, et me connaissant, j'aurais peut-être été capable de faire comme l'on dit «des pieds et des mains» et même d'affronter l'Archiduchesse Sophie, votre belle-mère, pour vous rencontrer. Heureusement, malgré les nombreuses années qui nous séparent, nous pouvons converser et c'est vraiment très bien, n'est-ce-pas?

Vous savez, Sissi, j'ai vu récemment un signe du destin se présenter à moi. C'est incroyable, si vous saviez... En effet, on m'a demandé s'il m'était possible d'apprendre l'allemand, langue que j'avoue ne pas connaître ou très peu, sauf les quelques mots que je retrouve lorsque je viens en Autriche, dans notre pays... C'est très curieux, mais je trouve cela très positif. Qu'en pensez-vous? Tant mieux si votre langue maternelle me permet de trouver un nouveau travail, car en fait j'ai perdu le mien, il y a peu de temps. Peut-être un jour pourrais-je lire les poèmes de Heine dans le texte, mais j'ai beaucoup de travail à fournir avant d'y parvenir!

Au mois d'Août, je vais passer, c'est décidé, comme chaque année, six jours dans cette Autriche que j'adore, bien que vous ne partagiez pas tout à fait mon avis à ce sujet... J'y serai accompagnée de mes parents bis et de deux amies. En fait, nous nous sommes tous connus en Autriche (à Scharding pour les deux premiers et au Tyrol avec les deux dernières). Je ne peux que me réjouir de revenir vers notre pays, Sissi.

En fait, ma santé est nettement meilleure après quelques jours passés là-bas et mon asthme va mieux. Cette fois ci, je vais dans la région du Voralberg, à l'ouest du pays, au bord du Lac de Constance. Séjour de rêve, de visites, de souvenirs et de bon air. C'est extraordinaire mais je trouve chaque année un bon prétexte pour revenir dans votre pays...

Je suis contente que vous connaissiez Marseille et que vous appréciiez aussi ses jardins. J'aime particulièrement celui du Pharo, qui domine la mer, et son Palais bâti pour Napoléon III et Eugénie de Montijo son épouse. En fait, elle n'y est presque jamais venue et c'est dommage car le lieu est de toute beauté. Des fleurs et des parterres: tout ce que j'aime, car moi aussi, j'aime les fleurs. Elle l'a vendu ensuite à la ville et un jour, âgée, elle y est revenue et au gardien qui lui demandait qui elle était, elle a répondu simplement «Je suis l'ancienne propriétaire». Jolie histoire pour un lieu magique.

Bien qu'habitant le bord de la mer, j'aime beaucoup la montagne. On dit que les contraires s'attirent. J'adore les paysages prestigieux et bucoliques qu'elle me fait découvrir. Ma première approche de ces belles contrées a été la Suisse et en particulier Genève pour laquelle j'ai eu un vrai coup de foudre. Je sais que vous connaissez aussi cette ville. Encore un point commun entre nous. Dans une biographie «sérieuse», j'ai lu que votre vie terrestre s'est achevée là sur le quai du Mont-Blanc. Mon Dieu! comme je déplore que Dieu vous ait reprise si jeune, même si vous avez vécu tant de choses. Mais pardon d'évoquer de telles choses... Je ne voulais pas vous peiner.

Merci de la réponse que vous voudrez bien m'apporter et à laquelle je répondrai, c'est promis.

Amicalement,

Mireille


Chère Mireille,

Je n’ai pas de difficulté à croire que nous aurions pu être amies. J’aborde avec sympathie toute personne franche et honnête, capable d’apprécier la poésie, les beaux textes d’Homère ou de Shakespeare ou d’admirer de beaux paysages. Seuls les esprits mesquins, les amateurs de clabaudages et de médisances me sont intolérables. J’accepte même parfois les remarques déplaisantes, par exemple de ma fille Valérie ou de Marie Festetics, pourvu qu’elles soient franches et sans méchanceté. Vous savez, rares sont ceux qui s’offusquent d’entendre dire du mal de leur prochain; plus prompts sont-ils à apporter de l’eau au moulin de la calomnie. Tous ceux qui fuient les commérages sont les bienvenus dans mon entourage.

L’air de l’Autriche, de ses montagnes en particulier, est certes vivifiant pour ceux qui y viennent en visite. Pour ma part, en raison de tous les désagréments et vexations qu’on m’y a fait subir, son atmosphère m’est devenue proprement irrespirable. Je m’astreins à y demeurer quelques semaines, voire même quelques mois par année, uniquement pour faire plaisir à Franz. Dès que je pars, nous débutons tout de suite une correspondance quasi quotidienne, et toutes ses lettres ne tournent qu’autour de ce leitmotiv: «Reviens, reviens». J’ai pitié de sa solitude, que la présence de Katerina Schratt ne comble pas totalement. Aussi, fais-je de bon cœur le sacrifice de quelques semaines de liberté pour mon pauvre petit homme si solitaire.

Oui, je connais bien Marseille. En fait, avec la Suisse, le sud de la France est devenu l’une de mes destinations de prédilection ces dernières années. Marseille, Nice, Biarritz et le Cap Martin m’ont vu arpenter leurs plages et leurs jardins… parfois malgré leurs propriétaires! J’ai été chassée un jour assez vertement par une dame, ignorante de mon identité, tout à fait indignée de ma présence parmi ses fleurs! J’ai appris à mes dépens, ainsi que s’est gentiment moqué Franz, qu’on n’entre pas ainsi sur la propriété des gens sans y avoir été invitée… Que voulez-vous, c’est l’un de mes petits travers: j’adore les beaux jardins, et j’ai horreur d’être annoncée, reconnue, importunée par les courbettes alors que je ne souhaite que me promener tranquillement. Comme l’a dit Franz, encore heureux que cette mégère ne m’ait pas assommée à coups de canne!

Amicalement,

Élisabeth


Chère Sissi,
 
Merci pour votre message reçu avec toujours autant de plaisir.

Je suis très heureuse de constater que vous connaissez nos grands hommes d'état et que l'impératrice Eugénie est une de vos amies. Lorsqu'on visite le palais du Pharo, on se rend très bien compte de son goût pour la culture, de sa finesse et de sa beauté, car les portraits que l'on a faits d'elle, et qui sont accrochés au mur du grand salon qui donne directement sur la mer, sont très beaux et reflètent la douceur de cette femme qui aimait aussi beaucoup la côte basque et qui a mis Saint-Jean-de-Luz à la mode. Ce palais vous plairait, Sissi, car il est bâti en promontoire au bord de la mer et un des salons donne directement sur la mer. Quelque part, il ressemble un peu à votre palais à Corfour l'Achilléon.

Si je trouvais des poèmes de Heine traduits en français, c'est avec plaisir que je les lirais en hommage à vous. Il me tarde vraiment de me retrouver en Autriche et de m'y sentir à nouveau chez moi.

Votre âge, pour moi, n'a aucun importance. Pour moi, vous êtes toujours la jeune femme resplendissante de Schônbrunn. C'est cette image que je conserve de vous, bien que je sois consciente que les années sont passées sur vous et avec elles beaucoup de deuils, de difficultés et de chagrin.

Si vous voulez m'en parler, c'est très volontiers que je vous donnerai mon avis et que je tenterai au mieux de diminuer votre peine.

Je vous embrasse amicalement,

Mireille


Chère Mireille,

Votre anecdote sur Eugénie m’a rappelé de bons souvenirs et reflète bien la belle personnalité et l’exquise simplicité de l’ex-impératrice. Je la rencontre encore quelques semaines chaque année, sur la Côte d’Azur, et nous faisons ensemble de délicieuses promenades. Bien sûr, elle est beaucoup plus terre-à-terre que moi, s’intéressant notamment encore beaucoup à la politique, mais nous avons bien des choses en commun qui nous permettent de trouver un terrain d’entente.

Vous pouvez très bien découvrir Heine à travers votre propre langue, chère Mireille. En effet, Heine a passé les dernières années de sa vie en France et, bien que ses œuvres aient été rédigées en allemand et publiées à Hambourg, c’est du vivant même du Maître et avec son aval qu’elles ont été traduites en français. Le Maître avait choisi la douce terre de France pour y passer ses dernières douloureuses années, il en maîtrisait parfaitement la langue et c’est justement en français qu’il a choisi d’écrire les «Dieux en Exil» ainsi que ses «Écrits juifs». Vous pouvez donc faire confiance aux traductions françaises produites durant mon lointain dix-neuvième siècle, elles sont fidèles à la pensée du Poète.

Vous n’êtes pas la première à tenter de m’avertir que je dois rencontrer mon destin sur les bords du lac Léman, chère amie. Mais que peut-on contre le destin? J’ai si souvent souhaité périr en mer, voir mon âme s’envoler par une petite ouverture du cœur sur les bords de ce magnifique lac, qui m’a toujours fait penser à la mer, est loin d’être pour moi une pensée douloureuse. Car je ne suis plus «si jeune», chère âme. Même sans avoir vécu tout ce lot de deuils, de maladie et de chagrins, en 1898, avoir près de soixante-et-un ans, c’est la vieillesse. Une si vieille fatigue, pensez donc, si j’en voyais enfin le bout…

Sincèrement,
 
Élisabeth