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Très chère Élisabeth,
Comme je suis heureuse d'écrire non pas à la souveraine
que vous êtes mais à la mouette insatiable de voyages,
à l'amatrice de poésie!
C'est se vanter sans doute que d'affirmer avoir quelques traits communs
avec vous; et pourtant j'ai moi aussi ce désir que rien
n'étanche, ce désir de lointains rivages, d'horizons
nouveaux. Ce besoin de liberté et ce dégoût des
règles. Et comme vous j'aime la poésie... Vous citez
très souvent Shakespeare (ses sonnets et ses pièces sont
si pleins de grâce, de feu) et le grand Heine dont j'aime
particulièrement ce poème
Ein Fichtenbaum steht einsam
Im Norden, auf kahler Höh.
Ihn schläfert; mit weißer Decke
Umhüllen ihn Eis und Schnee.
Er träumt von einer Palme,
Die, fern im Morgenland,
Einsam und schweigend trauert
Auf brennender Felsenwand.
(Un grand pin est debout, solitaire,
Dans le Nord, sur un sommet nu.
Il dort; d'un manteau blanc
De neige et de glace, il est couvert.
Il rêve d'une palme,
Là-bas, dans le lointain Orient,
Silencieuse et solitaire,
Triste sur son rocher brûlant.)
Connaissez-vous et aimez-vous quelques uns de nos poètes
français, eux aussi merveilleux faiseur de vers et de
rêves? Si oui, lesquels? Sinon, je pourrais peut-être vous
faire découvrir quelques étoiles poétiques...
Peut-être pourrions-nous échanger quelques vers que nous
aimons. Car l'amour de la poésie n'est pas si fréquent.
Et la poésie donne tant de joie!
C'est sur ces quelques lignes que je vais vous laisser, Votre
Majesté, avec l'espoir de vous lire très bientôt.
Poétiquement vôtre,
Lucile
Chère Lucile,
Je connais en effet certains de vos grands poètes: Hugo,
Verlaine, Baudelaire, Ronsard... J'aime également les
poètes anglais, et Lord Byron, par son amour pour la
Grèce, m'inspire tout particulièrement. Et
j'apprécie également la poésie et les
récits de mon amie, ma sœur en poésie; Carmen Sylva (ou
plus prosaïquement Élisabeth, reine de Roumanie).
J'ai des carnets remplis de ma propre poésie, chère
Lucie. Des vers qui, je crois, m'ont été dictés
par le maître Heine lui-même. Depuis la mort de mon fils,
mes muses m'ont quittée et sont parties avec lui. Mais j'ai
confié mes écrits à mon frère
Charles-Théodore, pour qu'il les remette au président de
la Confédération Helvétique à ma mort. Je
veux que ces vers soient publiés cinquante ans après ma
mort, lorsque tous mes contemporains auront eux aussi disparu et
qu'aucun ne pourra me juger, me critiquer ou me ridiculiser. J'ai
d'ailleurs si peu confiance dans ma famille de Habsbourgs pour
perpétuer mon œuvre poétique que je n'ai mis personne au
courant, pas même Franz. Je crois que la cour se ferait un malin
plaisir de les détruire avant leur publication, et comme j'ai
demandé que le produit de leur vente soit remis aux descendants
des prisonniers politiques hongrois, bien des gens seraient
privés d'un secours que je désire leur apporter tout en
me faisant connaître de la postérité comme
poétesse bien davantage que comme impératrice. C'est
à ce titre que j'aimerais, par-dessus tout, être reconnue
de votre époque.
Amicalement,
Élisabeth
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