Emilie
écrit à




L'Impératrice Sissi






Mon ange bavarois



Ma Sissi,

Je me présente: je m'appelle Émilie, j'ai vingt-quatre ans, je vis à Paris et je me sens très proche de toi, ma belle princesse. Comme toi, j'aime la liberté, voyager, (j'aime la ville de Genève, entre autres, où je vais aller très prochainement, d'ailleurs), les animaux, écrire, monter à cheval, écouter et aider les autres. Parfois, moi aussi je me sens seule et j'ai la sensation d'être incomprise. Je fais aussi attention à mon apparence.

J'aurais tant aimé te connaître! être près de toi pour pouvoir te réconforter dans tous les malheurs que la vie t'a imposés. Pouvoir t'écrire me fait un peu de bien car je voulais que tu saches que je suis et serai toujours là, quoi qu'il arrive. Tous les jours je pense à toi et j'ai même pour projet d'aller visiter ta demeure à Vienne, afin d'encore mieux te comprendre et me rapprocher de toi. Je n'oublierai pas de t'offrir un beau bouquet de fleurs au passage. Je suis tout à fait d'accord. Tu n'es pas faite pour le XIXè siècle, mais bien pour le siècle dans lequel je vis.

 Je suis sûre que toutes les deux, nous nous serions très bien entendues. Dans ton siècle, tu as Ida et Irma. Comme visiblement tu aimes correspondre avec les gens du XXIè siècle, je peux, si tu le veux bien entendu, être ta petite confidente de ce siècle-là. Comme je l'ai mentionné un peu plus haut, je vais aller prochainement à Genève. Où aimais-tu aller lors de tes voyages dans cette magnifique ville, à part à l'Hôtel Beau-Rivage? J'aimerais pouvoir visiter le monde à tes côtés. On parlerait de tout et de rien, pas de protocole qui définirait chaque mot et chaque geste, mais simplement deux amies partageraient leurs secrets et voyageraient au gré des vents et de leurs envies. Je sais, on a beaucoup d'années de différence, mais quand on se comprend et se respecte vraiment la différence disparaît.

J'ai lu différentes poésies que tu as écrites, et à chaque fois j'en ai les larmes aux yeux. Au lieu d'être impératrice, n'as-tu jamais pensé devenir écrivain? Tu es une véritable artiste, ma Sissi. Je sais qu'on t'a imposé ce rôle, mais toi qui est si en avance sur ton temps, n'as-tu jamais pensé divorcer pour enfin retrouver ta liberté chérie? J'ai lu il y a quelques jours que tu as un tatouage d'une ancre marine sur l'épaule. Est-ce vrai? Si c'est le cas, cela n'a pas dû être bien vu dans ton siècle. Est-ce un signe de défiance vis-à-vis du protocole strict de la cour et de ta belle-mère?

Sur ce, je dois te laisser et je pense que toi aussi tu as beaucoup à faire. Embrasse bien fort ta sœur Sophie de ma part, car j'ai également beaucoup d'affection pour elle, ainsi que pour tous les gens de ton entourage qui t'aiment et te respectent telle que tu es.

Je t'embrasse très fort. À bientôt j'espère,

Émilie, ta petite confidente du XXIè siècle


Chère Émilie,
 
Oui, je me suis bien fait tatouer une ancre sur l'épaule, à la fin des années 1880, pour sceller mon attachement à la mer. Mon mari était consterné, mais Valérie était plutôt amusée... Il est évident que ma belle-mère aurait poussé des hauts cris, si elle avait encore été en vie! Mais comme je me suis presque complètement retirée de la vie publique depuis des années, il y a beau temps que l'on ne commente plus mes «lubies» à la cour, si ce n'est que pour plaindre Franz.
 
Je ne suis pas certaine que je me plairais vraiment à votre époque, chère Émilie. J'ai entendu dire que les gens célèbres y sont épiés vingt-quatre heures sur vingt-quatre par des photographes, et que les commérages sur le compte de l'un ou l'autre font le tour de la planète en quelques heures! Une de vos princesses modernes, Diana, s'y est brûlé les ailes, m'a-t-on dit. À mon époque, il faut tout de même plusieurs semaines avant que les ragots ne se retrouvent dans les journaux européens, il y a parfois bien des jours que la «nouvelle» n'en n'est plus une lorsqu'on la publie, et les photographes sont encore assez rares. Leur matériel est si volumineux et si difficile à installer que j'ai bien le temps de les repérer et d'ouvrir ma voilette -ou mieux encore, de m'éclipser!- avant qu'ils ne puissent tenter de me photographier. La rareté des photos permet également mes voyages incognito: dans de nombreux pays où je voyage, on ne m'a jamais vue, personne ne sait à quoi je ressemble, je peux donc me promener en paix. Je ne crois pas que ce serait le cas à votre époque. Par contre, les femmes en particulier semblent bénéficier d'une liberté d'actes et de mouvements dont plusieurs de mes contemporaines auraient bien besoin! Ne serait-ce que dans le vêtement: les corsets et les crinolines ne sont-ils pas, tout simplement, des instruments pour immobiliser les femmes, et les empêcher d'aller et venir à leur guise?
 
Vous me faites plaisir en me parlant de ma vocation d'écrivain, car ma plus grande joie a longtemps été d'écrire des poèmes et de me dire que personne ne se doutait de mon activité littéraire -sauf Valérie et mon amie, «sœur en poésie», Carmen Sylva. Mais cette vocation est maintenant terminée. J'ai écrit, j'ai confié mes précieux manuscrits à mon frère pour que tout soit publié longtemps après ma mort, mais Rodolphe a emmené mes muses avec lui... J'ai bien failli poser la plume dès la mort de mon cousin Louis, mais c'est la mort de Rodolphe qui a finalement eu raison de mon inspiration pour toujours. Maintenant, plutôt que de tenter de créer le beau, je me contente de l'admirer dans les paysages, la fureur de la mer ou un coucher de soleil. J'admire désormais les poèmes de Jéhovah.

Écrivez-moi aussi souvent que vous le souhaitez, chère Émilie. Rien ne m'apporte autant de joie -pour autant que je puisse donner encore quelque signification à ce mot- que d'échanger avec les âmes du futur.
 
Amicalement,
 
Élisabeth