Chère
Ludivine,
Oui, la vie à la Cour a été très difficile
pour moi. J’avais été élevée avec douceur
et amour par ma mère, je n’étais vraiment pas
préparée à l’espèce de
«dressage» que ma belle-mère a tenté de
m’imposer pour faire de moi une impératrice selon son cœur. Elle
avait très certainement les meilleures intentions, mais de
pénibles façons de faire. Elle aurait tout obtenu de moi
en me traitant de façon maternelle, en m’expliquant
posément les raisons pour lesquelles je devais faire tel geste
qui me semblait ridicule, parler à telle personne qui ne
m’intéressait
pas ou aller à tel endroit où je ne souhaitais pas
nécessairement me rendre. Je suis de ces êtres qui se
laissent guider, et non mener. Mais ma belle-mère, qui avait
depuis longtemps
sacrifié sa propre personne sur l’autel de l’État, ne
pouvait pas comprendre mon désir de demeurer une
«personne» et non une idole livrée à
l’adoration des foules. Elle ridiculisait mon besoin d’intimité,
condamnait tout ce que j’aimais, intervenait dès que je tentais
de parler un peu plus longtemps que prévu à une personne
intéressante. On m’a même retiré mon grand
chambellan, le prince Lobkowitz, après quelques semaines, parce
qu’on avait remarqué qu’il me témoignait de
l’amitié. «Aucune relation personnelle» avec
quiconque, répétait-elle sans cesse, ni avec mes dames
d’honneur, ni avec le reste de la famille impériale. Je devais
rester dans ma tour de verre, inatteignable, isolée dans ma
majesté d’impératrice. Distance nécessaire pour
bien établir la supériorité des monarques. Je n’ai
jamais pu m’y faire.
Malgré tout son amour pour moi, Franz avait lui aussi du mal
à comprendre mon désir à la fois de solitude et de
chaleur humaine ainsi que mon besoin d’intimité. Il avait
été élevé en prince hériter, il
savait depuis sa plus tendre enfance ce qu’il lui faudrait sacrifier
alors que moi, j’avais été élevée
librement, sans aucune préparation en vue d’occuper une position
prestigieuse. Je n’avais aucune idée de ce qui m’attendais
lorsque j’arrivai à Vienne, jeune mariée en avril 1854.
L’initiation fut rude. On m’a rapidement jugée puérile,
infantile, immature, incapable d’élever la précieuse
descendance des Habsbourg, et mes enfants me furent retirés
presque à la naissance pour être confiés aux mains
plus dignes de ma belle-mère. Franz m’adorait mais me traitait
en enfant gâtée et déraisonnable. Il était
certain, lui aussi, que nos enfants étaient en de bien
meilleures mains auprès de ma belle-mère qu’avec moi, qui
ne saurais que leur transmettre mon instabilité nerveuse. Jamais
il n’a voulu admettre que cette instabilité était
justement causée par le refus de me confier toute
responsabilité, par ce rôle de potiche que l’on
m’imposait. Mes enfants auraient pu être pour moi une ancre, une
source de stabilité, la seule façon de me rendre la vie
à la Cour supportable. On ne l’a pas voulu, ou plutôt on
l’a voulu trop tard. La rupture avec Vienne était
déjà consommée et, plus grave encore, la distance
était définitivement installée avec mes deux plus
vieux enfants. J’adorais Rodolphe, j’ai réussi à le tirer
des griffes d’un précepteur qui allait, au mieux, en faire
presque un idiot à force de mauvais traitements, et nous avons
toujours réussi à maintenir le lien entre nous
malgré les séparations. Mais je n’ai jamais pu
établir d’intimité d’aucune sorte avec ma fille
Gisèle, si différente de moi et que je considérais
comme pratiquement «adoptée» par l’archiduchesse.
Seule la naissance de ma Kedvesem, ma Valérie chérie m’a
appris ce qu’était véritablement la joie d’avoir un
enfant. Après quatorze ans de mariage, j’avais acquis assez de
force, d’indépendance et de maturité pour réussir
à garder ma petite fille auprès de moi. Cette enfant a
été la plus grande joie de ma vie et a longtemps
été le seul lien qui me rattachait à la terre.
Sincèrement,
Élisabeth

