Marie-Valérie
       

       
         
         

Kypma Ampyk

      Bonjour Sa Majesté l'Impératrice Sissi,

J'espère que vous allez bien. Parlez-moi de votre fille Marie-Valérie et de Gisèle si cela vous plaît. J'aimerais savoir, par exemple, quand elles sont nées et si elles s'entendaient bien avec le reste de la famille (surtout Marie-Valérie, puisque étant la plus jeune, vous l'avez bien plus gâtée que les autres, non?). Comment étaient-elles, physiquement, moralement et socialement? Auriez-vous des portraits, de la famille, à proposer? 

Merci beaucoup.

Dans l'attente de votre réponse,

Kypma Ampyk
         
         

Impératrice Sissi

      Chère âme,

Vous écrivant depuis mon lointain XIXe siècle, je ne puis guère vous guider dans vos recherches de portraits. J'imagine qu'une recherche avec mon nom, sur cet outil qu'est Internet, vous guidera vers ce que vous désirez, mais je n'en connais pas vraiment le fonctionnement.

Mes deux filles, Gisèle et Valérie, s'entendent à merveille malgré leur grande différence d'âge. Gisèle est née le 15 juillet 1856 et Valérie douze ans plus tard, soit le 22 avril 1868. Gisèle s'est mariée très jeune et a quitté l'Autriche lorsque Valérie n'était encore qu'une toute petite fille, mais les deux soeurs ont correspondu très tôt ensemble et s'entendent très bien dès qu'elles se rencontrent. Je dois avouer que mes deux filles ressemblent plutôt à leur père, elles sont toutes les deux très réalistes, très terre-à-terre. Valérie a pu partager un temps mes rêveries poétiques, mais je vois aujourd'hui que c'était surtout pour me faire plaisir. Elles sont désormais toutes les deux mariées, mères de familles, et Gisèle est même déjà grand-mère, s'étant mariée à seize ans. 

Valérie n'a pas été spécialement gâtée parce qu'elle était la plus jeune, elle a été gâtée simplement dû au fait que j'ai pu la garder près de moi, contrairement à mes autres enfants qui m'ont été retirés pratiquement dès leur naissance. J'aurais pu avoir de meilleures relations avec Gisèle, mais après la mort de la petite Sophie, mon sentiment de culpabilité et d'incompétence était tel que j'ai laissé l'archiduchesse Sophie faire à sa guise. Lorsque Rodolphe est né, il était évidemment hors de question de me confier quelque chose d'aussi précieux que l'éducation du prince héritier! Il a donc été élevé, lui aussi, par l'archiduchesse Sophie, de sorte que ses relations avec sa soeur aînée Gisèle étaient très affectueuses. J'ai repris un certain contrôle sur l'éducation de mon fils lorsque j'ai vu que son précepteur, le colonel Gondrecourt, le maltraitait, mais l'éducation d'un prince héritier, à partir de sept ans, doit être confiée à des militaires. C'est donc seulement Valérie qui a pu être mon enfant à part entière. Il y a bien eu quelques heurts entre elle et Rodolphe pendant leur petite enfance, mais lorsqu'ils eurent atteint tous deux l'âge adulte, ils s'entendaient très bien. Rodolphe a d'ailleurs écrit une lettre très affectueuse à Valérie avant de nous quitter...

Sincèrement,

Elisabeth.


 



 

Kypma Ampyk


 
Bonjour Sa Majesté l'Impératrice Sissi,

Nous aimerions en connaître plus sur le caractère de vos filles et de votre fils (qualités et défauts) et sur leur apparence physique (couleur des yeux, des cheveux, etc). Ressemblaient-ils plus à François-Joseph ou à vous? Pourriez-vous me décrire aussi un peu votre fille Sophie, bien qu'elle fut encore très jeune lorsqu'elle quitta ce monde... Est-ce que vos filles avaient les cheveux aussi frisés que vous? Avez-vous reparlé à votre soeur Marie, suite à votre dispute en Angleterre? De plus, nous aimerions savoir quel était votre frère préféré?

Dans l'attente de votre réponse,
Kim et Michèle Kypma-Ampyk
         
         

Impératrice Sissi

      Chères jeunes amies,

Que de questions, que de questions! Ma réponse risque d’être plutôt longue, mais je vais tenter de satisfaire votre curiosité, bien que cela éveille en moi des souvenirs douloureux.

Ma petite Sophie, comme vous le mentionnez, était très jeune lorsqu’elle a quitté ce monde. Une poupée disloquée, vêtue d’une robe blanche, dans une boîte minuscule… Sophie me ressemblait beaucoup, et lorsque nous sortions ensemble, sur la Place St-Marc lors de notre voyage à Venise, par exemple, nous portions souvent le même manteau de velours bleu bordé d’hermine blanche pour accentuer cette ressemblance et offrir un tableau attendrissant aux Italiens qui nous recevaient avec réticence. Elle était plutôt silencieuse, surtout avec moi, car elle me connaissait à peine… Songez donc, pendant des mois j’avais à peine eu la permission de la prendre dans mes bras, elle vivait entourée de vieilles dames dévouées à sa grand-mère et voilà que, pratiquement du jour au lendemain, on la changeait de chambre et une quasi-inconnue répondant au nom de «maman» était constamment près d’elle! Elle devait être un peu désarçonnée par tous ces changements, cette pauvre petite! Elle avait les cheveux très clairs, comme la plupart des enfants, et les yeux bruns comme moi. Elle était mince et délicate, et aurait sûrement été très jolie en grandissant.

Gisèle, au contraire, était charpentée très solidement… Elle l’est encore, d’ailleurs, et après son premier enfant, elle paraissait plus âgée que moi! Tout ce qu’elle a hérité de moi, c’est la forme des yeux, un peu fendus en amandes. Tous mes enfants ont hérité de la forme et de la couleur de mes yeux, sauf Gisèle qui a les yeux bleus comme son père. Tout comme Valérie, elle a les cheveux très longs, mais vous devez savoir qu’à mon époque, il est d’usage pour une femme de conserver ses cheveux toute sa vie. Les cheveux très longs ne sont donc pas une rareté, mais descendent rarement plus bas que la chute des reins… Les miens ont, pendant un temps, pendu jusqu’au sol, et étaient d’une épaisseur plutôt rare qui permettait les magnifiques coiffures que vous pouvez admirer sur les différents portraits de ma jeunesse. Mes filles n’ont pas les cheveux aussi épais et en aussi bonne santé, ils sont donc moins longs que les miens, et beaucoup plus clairs. Toutes les deux ont hérité du teint et de la couleur de cheveux de leur père. Marie-Valérie, qui en est à son quatrième enfant, a cependant réussi à conserver la finesse de sa taille, contrairement à cette pauvre Gisèle… Elles ont toutes deux un caractère très terre-à-terre, sans la moindre fibre poétique – bien qu’il soit arrivé à Valérie de vibrer à l’unisson avec moi devant un beau paysage – et sont d’excellentes épouses et mères de famille.

Rodolphe était, de tous mes enfants, celui qui me ressemblait le plus. C’est pourquoi il m’est si douloureux de penser à lui. Il avait les cheveux et les yeux bruns comme moi, mais tout comme son père, il promettait d’être «dégarni» assez tôt… Bien qu’il n’ait pas eu vraiment de don pour la musique ou pour la poésie, c’était un artiste dans l’âme; mon cousin le roi Louis II de Bavière l’avait compris et éprouvait beaucoup d’affection pour lui. Il partageait mes opinions libérales et n’imaginait pas de plus bel avenir que celui de président d’une république! Ce qui avait le don de mettre Franz en furie. La méthode brutale de son précepteur Gondrecourt ne l’avait pas dégoûté de l’armée, et je sais que les années les plus heureuses de sa vie furent celles où il fut cantonné à Prague, avec son régiment. Il aimait la chasse, mais était un peu timoré à cheval et pour sa propre sécurité, je lui avais fait promettre de ne pas tenter de me suivre dans mes chasses à courre, lorsque nous sommes allés en Angleterre ensemble en 1878. Justement l’année de ma dispute avec ma sœur Marie…

Marie était, elle aussi, une bonne cavalière, et elle aurait bien aimé que Bay Middleton, mon «guide», l’admire autant qu’il m’admirait. Mais Bay, comme plusieurs hommes, n’avait d’yeux que pour moi. Marie a donc rapporté des commérages ignobles à mon fils Rodolphe pour se venger, à tel point que mon fils a publiquement tourné le dos au capitaine Middleton durant une réception. Que ma propre sœur ait ainsi tenté de me ternir auprès de mon fils m’a laissé une impression d’amertume que je ne saurais vous décrire. J’aimais et admirais Marie, l’héroïne de Gaète, mais lorsque l’on trahit ma confiance, je ne pardonne pas. Je revois bien sûr Marie à l’occasion; après tout, il arrivait que nous allions voir notre mère à Possi en même temps. Mais je n’ai plus jamais eu de relations suivies avec elle et nous n’échangeons plus que des banalités.

Mon frère préféré est mon cadet, Karl-Théodore. Ce fut un adorable compagnon de jeux lorsque nous étions enfants, et aujourd’hui il est toujours un remarquable confident. Je sais qu’il considère que j’ai «un petit grain», mais je ne lui en veux pas pour autant. Il est très intelligent, un des rares membres de la noblesse à avoir étudié à l’université et à exercer un métier: c’est un ophtalmologiste très réputé dans le monde médical. Je me suis un peu brouillée avec lui à la mort du roi Louis de Bavière, car il soutenait qu’on ne pouvait avoir de doutes sur la folie complète du roi, opinion que je ne partageais définitivement pas. Mais nous nous sommes réconciliés et je lui ai confié ce que j’ai de plus précieux: la cassette contenant mes poèmes, qu’il devra remettre au Président de la Confédération Helvétique après ma mort, pour publication dans 60 ans. Ce n’est qu’en lui que je peux avoir confiance pour cela. Seul Rodolphe, dans la famille de Habsbourg, aurait été digne que je lui confie mes écrits, mais depuis qu’il n’est plus là, je n’ai plus guère confiance qu’en ma propre famille.

Amicalement,
Elisabeth