Liberté
       

       
         
         

Mireille

      Madame l’Impératrice,

J’aurais presque eu l’audace de vous appeler «Sissi», ce surnom familial, immortalisé par le cinéma... Mais je sais fort bien que votre vrai prénom est Elisabeth et qu’on vous a mariée, sans vous consulter à François-Joseph 1er. Quel triste sort! Être issue d’une famille royale dominante, mais n’avoir aucun droit ni pouvoir sur sa vie. À la lecture de votre histoire, j’ai éprouvé de la tristesse, imaginant votre arrivée dans un pays inconnu, sans aucun autre choix que d’affronter les intrigues de la cour et vivre avec un mari, pour qui vous n’éprouviez aucun sentiment.

Toutefois, Madame, vous avez été sauvée par votre ouverture d’esprit, peu commune pour l’époque et par votre détermination, qui vous a empêchée de subir votre vie.

Ainsi, vous vous êtes mise à voyager, élargissant ainsi les limites de votre palais. Rien ni personne n’aurait pu vous arrêter. On dit même que votre époux en aurait souffert, puisqu’il vous aimait, semble-t-il. Pour contrer sa douleur, il a mis toutes ses énergies à conduire les affaires de l’État, pendant que vous parcouriez le monde. Vous portiez le nom d’impératrice mais en réalité, vous étiez une citoyenne du monde.

Hélas! vos périples terrestres allèrent prendre fin tragiquement. Un long voyage éternel allait vous conduire vers une destination inconnue. Jamais vous n’alliez connaître le nom de l’anarchiste italien, qui vous avait abattue! Votre vie se terminait tragiquement.

L’histoire retiendra le souvenir d’une souveraine, qui, refusant que l’on dispose de son sort, avait préféré une vie errante pour vivre sa liberté. Parlez-moi de votre conception de la liberté.

Acceptez, Madame, mes salutations distinguées et mon admiration inconditionnelle.

Mireille
         
         

Impératrice Sissi

      «Chère âme du futur,

C'est à toi que je lègue ces écrits. Le maître me les a dictés, et c'est lui aussi qui a fixé leur destination: ils devront être publiés soixante ans après cette année 1890, au profit des condamnés politiques les plus méritants et de leurs proches dans le besoin. Car il n'y aura pas, dans soixante ans, plus de bonheur et de paix, c'est-à-dire de liberté, sur notre petite planète qu'il n'y en a aujourd'hui. Peut-être sur une autre? Je ne suis pas en mesure de te le dire aujourd'hui. Peut-être quand tu liras ces lignes... Avec mon cordial salut, car je sens que tu me veux du bien,

Titania.»

Chère Mireille,

J’ai écrit la lettre ci-dessus dans un train durant l’été 1890. Elle se trouve présentement dans un coffret que j’ai confié à mon frère Karl-Théodore, qui devra la remettre au Président de la Confédération Helvétique à ma mort, et elle accompagne mes poèmes que je souhaite faire publier après ma mort. J’ai souligné la définition que je donnais alors au mot liberté, c’est-à-dire bonheur et paix.

Liberté… Tant de poètes l’ont chantée, tant de philosophes ont tenté de la définir et nous, pauvres humains, nous courons derrière elle sans jamais pouvoir l’atteindre, comme un mirage au fond du désert, comme une chimère, une illusion… Voilà des années que je navigue sur les mers, à la recherche de cette chimère: le bonheur et la paix, autrement dit la liberté. Je ne l’ai connue intimement que durant mon enfance, à Possi. Puis est venu le mariage, la cage dorée, la Kerkerburg (le palais-cachot). La liberté, au début de mon mariage, c’était simplement de pouvoir me trouver au même endroit que mon mari sans devoir m’en justifier auprès de ma belle-mère, c’était de pouvoir prendre un bon bain sans déclencher un incident diplomatique, c’était de pouvoir marcher sur le Graben sans être accusée de compromettre l’équilibre monarchique… Quelle malédiction m’empêchait donc de parler à tout un chacun, comme je le faisais en Bavière? Quelle contagion craignait-on?

La liberté, c’est aussi ce à quoi aspiraient mes chers Hongrois. Ils m’ont aimée, adoptée, ils ont fait de moi leur reine. Une couronne donnée par amour. Sont-ils libres aujourd’hui? Ils ont brimé volontairement leur liberté, se sont placés sous mon joug, sachant qu’il serait doux. Mais ils sont néanmoins assujettis à un roi, à ses lois… Toute cette haine, ces révolutions, ces cris de «Liberté!» pour aboutir à ce résultat, assez ironique en somme: ils forment toujours un peuple sur lequel nous régnons. Je ne comprendrai jamais tous ces peuples qui nous supportent encore.

Il y a quelques années, j’ai cru que la liberté se trouvait à Corfou, dans ce magnifique palais de marbre blanc que j’ai fait construire, l’Achilléion. Je le regrette aujourd’hui. Ce palais est devenu une chaîne que je me suis forgée moi-même, un anneau de mariage m’unissant bon gré mal gré à cette terre corfiote que j’aime malgré tout d’un amour irrésistible. La liberté, au fond, n’est pas vraiment désirable, car je crois qu’elle consiste à n’avoir aucune attache, aucune affection, aucune raison de revenir… Qui souhaite vivre ainsi? L’amour veut être libre, oui, mais l’amour veut être, et je n’imagine pas la vie sans la pensée de ma kedvesem, ma bien-aimée Valérie, sans la beauté que je désire toujours retrouver sous mes pas… Le simple fait de «désirer» empêche d’être libre, je crois. On peut toujours arriver à faire de soi une île, mais cette île elle-même peut devenir une prison. Prisonnière de moi-même, j’attends désormais la liberté qui me sera donnée dans la mort. Une âme qui s’envole, telle une mouette, par une petite ouverture du cœur. Qu’il vienne enfin, celui dont on me parle parfois, qu’il croise enfin mon destin et me délivre de moi-même! Dans ce suprême voyage, trouverais-je enfin le bonheur et la paix? La liberté? Je l’espère, mais nul n’est jamais revenu pour nous le dire…

Affectueusement,
Elisabeth