Émilie
écrit à




L'Impératrice Sissi






Lettre pour Sa Majesté



Lettre à Sa Majesté Élisabeth, impératrice d'Autriche et reine de Hongrie

Voilà très longtemps que je voulais vous écrire un petit mot pour vous dire merci, merci d'avoir existé, car depuis ma plus tendre enfance, je dévore avec passion les livres. Pourquoi suis-je fan, allez-vous dire sûrement? Pour vos cheveux, vos robes... Et j'aime beaucoup votre personnalité qui est vive et vraie! Je sais très bien que votre vie n'était pas celle dont vous rêviez. D'ailleurs, qui vit la vie dont il a rêvé? C'est ce que l'on appelle le destin et nul n'y échappe.

Je voulais vous demander si vous avez déjà visité la Belgique. Et comme j'ai pu lire vous n'aimiez pas la famille royale belge, vu les malheureux mariages entre votre famille et la leur, je voulais vous dire que le prochain mariage entre vos familles sera un mariage d'amour et heureux. Il s'agit de celui d'Élisabeth, votre filleule, la fille de votre frère Charles-Théodore, avec le neveu du roi Léopold II «Albert».

J'espère que votre voyage se passe bien et courage, je sais que c'est dur pour vous après tout ce qui s'est passé dans votre vie, mais la vie est si précieuse car elle nous permet d'être mieux quand celle-ci se termine.

Amicalement,

Milie

Chère Émilie,
 
Je n'ai pas grand mérite d'avoir existé, remerciez plutôt mes parents!
 
Ma personnalité serait certes demeurée bien plus longtemps vive et gaie n'eût été le détestable carcan de la Cour. Le moindre éclat de rire dans les murs austères de la Hofburg ou de Laxenburg résonnait comme un écho incongru. Ma fille Gisèle et mon époux sont bien les seuls à avoir réussi à s'y épanouir! Ma première fille n'y a pas survécu, mon fils s'y est brisé et ma dernière fille, Valérie, m'a elle-même confié avoir compris à quel point elle avait grandi dans une atmosphère déprimante depuis qu'elle vit une vie de famille chaleureuse dans son joyeux nid d'hirondelles de Walsee.
 
Je sais bien que nul ne vit exactement la vie dont il a rêvé… À quinze ans déjà, ayant vu mourir un ami et un amour, je le savais. Mais le plus triste, c'est que seules des conventions rigides et désuètes, seuls des gens jaloux et rigoristes, des éléments tout à fait extérieurs à mon couple donc, m'ont empêchée de mener cette vie rêvée qui semblait pourtant se présenter à moi. Nul ne peut nier que j'étais pleine de bonne volonté, déterminée à devenir auprès de Franz cette impératrice bonne et charitable que ses peuples souhaitaient. Je voulais sincèrement aider mon mari malgré mon horreur d'être scrutée à la loupe par des centaines «d'admirateurs» lors de cérémonies officielles. Je me sentais investie de la mission d'inspirer l'indulgence et le libéralisme à mon mari. Mais…
 
Sa Majesté l'impératrice n'use d'aucune influence.
 
Voilà ce qui a brisé tous mes efforts. Voilà la règle qui prévalait à la Cour, où seule l'archiduchesse Sophie était autorisée à «user d'influence». À mes timides avis, mon mari opposait une tendre fin de non-recevoir, me renvoyant à mes leçons de danse et à mes perroquets, comme une enfant mineure qui a des idées extravagantes dont il faut sourire. Mon destin aurait pu être entièrement différent, si la bonne volonté n'avait pas été seulement de mon côté, si on m'avait traitée en impératrice dès le jour où je le suis devenue réellement, ce 24 avril 1854. Il aurait suffi de si peu de chose, chère Émilie, pour que ma vie soit effectivement la «vie rêvée»…
 
Oui, j'ai visité la Belgique à quelques reprises, obligations familiales obligent. J'y ai visité ma malheureuse belle-sœur Charlotte, enfermée au château de Tervueeren avec les fantômes de sa grandeur déchue, j'y ai rencontré la famille royale, le roi Léopold antipathique à souhait, mais dont la parole faisait pour Rodolphe figure d'oracle (jusqu'à ce qu'il tente de le faire contribuer à ce puits sans fond qu'est le Congo), la reine Marie-Henriette, née Habsbourg, dans sa jeunesse férue d'équitation, vive et gaie, et que son autoritaire époux a transformée en véritable carpette… Non, je n'aime pas ces Cobourg ambitieux qui nous ont apporté tant de malheurs. Tant mieux si ma nièce, qu'on appelle également «Sissi», y trouve malgré tout le bonheur. Les Cobourg n'ayant pas porté bonheur aux Habsbourgs, qui sait, une Wittelsbach brisera peut-être la malédiction.
 
Merci pour vos vœux de courage, chère enfant. Je les entends mieux que les mots de «joie» ou «espoir» qui ont perdu moi toute signification. Cela finira bien un jour, et le repos éternel n'en sera que meilleur.
 
Amicalement,
 
Élisabeth