Le suicide de ton fils
       

       
         
         

Arthur

      Chère Sissi,

Pourrais-je savoir quelles sont les réelles raisons du suicide de ton fils, Rodolphe, et qu'est-ce que la mort de tes enfants a eu comme impact sur ta vie?

Merci,

Arthur
         
         

Impératrice Sissi

      Cher Arthur,

Je répondrai d’abord à votre seconde question, en vous disant que la mort de mes enfants a eu comme conséquence directe de détruire une partie de moi-même. Aucun parent ne devrait avoir à enterrer son enfant, et c’est d’autant plus vrai lorsqu’il s’agit d’un très petit enfant, comme l’était ma petite Sophie. La première conséquence de la mort de Sophie a été de me persuader de ma propre incompétence en tant que mère et de me plonger dans un sentiment de culpabilité profond. J’ai donc laissé ma belle-mère élever Gisèle à sa guise, ce qui a créé pour toujours des rapports assez distants avec ma fille. Pour cette même raison, on ne m’a pas permis de m’occuper activement de l’éducation de Rodolphe et ce n’est que lorsqu’il a eu six ans que j’ai retrouvé assez d’énergie et d’assurance pour m’opposer vigoureusement à un régime qui était en train de le détruire. Mais une fois que je me suis assurée qu’il était enfin entre les mains d’éducateurs compétents et humains, je l’ai laissé au milieu des hommes, comme il était d’usage chez les héritiers royaux de toutes les familles européennes. Si j’avais été davantage présente dans sa vie, peut-être les choses se seraient-elles passées autrement?

Quant aux raisons du suicide de Rodolphe, je n’ai pas de réponse pour vous, cher ami. On a évoqué un dérèglement mental, cette tare que je lui aurait léguée par mon sang Wittelsbach gâté. Cette idée a suffit longtemps à me désespérer, à maudire le jour où Franz m’a rencontrée… Mon fils était un homme de devoir et d’honneur, tout comme son père avec qui il n’avait, par ailleurs, guère d’autres points en commun. Je ne puis donc m’expliquer son geste, ni même vous confirmer s’il s’agit bel et bien d’un suicide. Il m’a laissé une lettre dans laquelle il m’explique qu’il ne meurt pas volontiers, mais ce pourrait être autant la lettre d’un homme qui se sait condamné – qui sait qu’il va être assassiné, peut-être? – que d’un homme qui a choisi la mort volontaire. Je suis en partie morte avec lui, j’erre comme une mouette noire depuis ce jour-là, attendant que le Grand Jéhovah me rappelle enfin à lui pour étouffer à jamais ce long cri de douleur, semblable à celui des femmes grecques lorsqu’elles perdent un enfant, que j’entends dans ma tête depuis bientôt 10 ans…

Sincèrement,
Elisabeth