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Très chère impératrice,
Vos mots, si longuement cherchés comme vous le signalez, sont
chacun un message de paix et de bonheur souhaité, je vous en
remercie grandement. Comment puis-je oser dire souffrir en lisant votre
biographie, car je dois dire, qu'à chaque page que je tourne, je
sens votre descente en enfer si j'ose dire. J'ai néanmoins
quelques questions à vous poser. Je voudrais tout savoir:
# Sur vos corsets:
- à quel point les serriez-vous?
- vous y étiez-vous habituée?
- quel était votre tour de taille?
- avez-vous eu des problèmes de santé dus à cet
objet de minceur?
- Pouviez-vous vous baisser facilement?
- vos gestes étaient-ils freinés par la rigidité
de l'objet?
- combien de temps cela prenait-il pour le mettre?
- qui le faisait?
- pouviez-vous le faire toute seule?
- l'avez-vous toujours serré de la même manière?
- De quelles couleurs étaient-ils? de quelle matière?
- Y avait-il du fer à l'intérieur pour une telle
solidité?
- Quels étaient vos sous-vêtements et dans quel ordre
où les mettiez-vous?
# Votre programme alimentaire:
- Que mangiez-vous le matin? midi? soir? dans la journée?
- Combien de fois vous pesiez-vous par jour?
- Quel a été votre poids le plus bas/haut? pour quelle
taille? Quand?
- Que disait François-Joseph sur votre état de
santé?
- Préférait-il les femmes minces?
- Qui est le plus grand responsable de votre obsession alimentaire?
Sur ces nombreuses questions, j'espère recevoir votre
réponse, et je vous confie à Dieu ma chère
impératrice.
Chère âme,
Que de questions! Je vais tenter de satisfaire votre curiosité,
mais n'hésitez pas à m'écrire à nouveau si
vous constatez que j'ai oublié quelque chose.
Sur la question des corsets, je les ai toujours effectivement
très serrés. Je ne pouvais évidemment le faire
seule; si les corsets actuels ont des attaches en métal à
l'avant qui permet de les retirer plus facilement, le laçage
nécessite toujours l'aide d'une tierce personne, surtout
lorsqu'on veut obtenir une taille très mince. Je fais cinquante
centimètres de tour de taille, encore aujourd'hui à
soixante ans passés, et j'en suis très fière.
Évidemment, le port du corset comportait quelques
inconvénients, comme le fait de ne pas pouvoir se baisser
facilement pour ramasser quelque chose, mais comme le disait si bien ma
mère, dans ma jeunesse: ne laisse jamais tomber ton mouchoir
s'il n'y a pas un homme dans les environs pour le ramasser!
Les premiers corsets que j'ai portés comportaient des baleines
faites de véritables fanons de baleines, mais comme ces
dernières ont été chassées à
outrance et qu'elles sont devenues difficiles à trouver, on les
a remplacées par des renforts en acier. Les lacets sont
élastiques, ce qui facilite grandement le laçage
aujourd'hui comparativement à ce qu'il était dans ma
jeunesse. J'avais des corsets de maternité, qui permettaient de
cacher mon état le plus longtemps possible, mais ma
belle-mère insistait tellement pour que je
«produise» mon état devant le bon peuple que je n'ai
pas pu les porter très longtemps. J'avais également des
corsets conçus spécialement pour l'équitation car,
même pour faire du sport, une femme se doit d'être
étroitement lacée. Quant aux sous-vêtements, j'ai
longtemps porté une sorte de pantalon très serré
en peau de daim dans lequel je me sentais plus confortable pour faire
du cheval ou de l'escrime. Des bas retenus par des jarretières
et quantité de jupons – qui ont remplacé la très
incommode crinoline à la fin des années 1870 – viennent
compléter le tout.
Quant à mon régime alimentaire, je varie un peu au
gré de ma fantaisie. J'ai eu une période où je me
nourrissais exclusivement de lait – mais de lait de très bonne
qualité, j'ai même installé une laiterie
modèle de vaches Jersey – et d'oeufs. Puis il y a eu une
époque où j'étais persuadée que je n'avais
besoin que de viande. Mais pour ne pas avoir à trop manger, je
me faisais «presser» un bifteck, et je buvais le sang de
boeuf que je jugeais très énergétique. A une autre
époque, je ne mangeais que des potages qu'une cuisinière
que l'on surnommait «la Soupière» préparait
exclusivement pour moi. Très souvent, lorsqu'il n'y avait pas de
dîner d'apparat, je me contentais d'un verre de lait ou de
bière que je prenais dans ma chambre. Ce que je faisais
occasionnellement est devenu une règle de vie, puisque je
n'apparais plus désormais aux dîners de famille, à
moins que ma Valérie ne soit en visite. Je me pèse encore
2 à trois fois par jour, tant est tenace ma peur de devenir
comme un tonneau! Si je dépasse d'un gramme les cinquante kilos
que je me suis fixés, je me mets immédiatement au
jeûne et me contente de boire beaucoup d'eau.
Évidemment, Franz lève les bras au ciel lorsqu'il apprend
que je ne mange parfois que six oranges et un peu de glace à la
violette dans la journée, mais qu'importe. Il a toujours
été très fier de sa belle épouse, et cela
n'aurait pas été le cas si je m'étais gavée
de jambon et de Strudels comme cette chère Katherina Schratt.
Elle serre ses corsets à s'étouffer, mais dans son cas,
c'est une guerre perdue d'avance; d'ailleurs, Franz la
préfère comme elle est, il a toujours
préféré les femmes plus en chair. Davantage en
santé aussi. Évidemment, Katherina s'est mis en
tête de me copier en tout et fait des cures ici et là pour
faire comme moi, au grand dam de François-Joseph, mais elle n'en
a pas vraiment besoin. Quant à moi, je ne crois pas que ma
sciatique ou mes palpitations soient causés par mon
régime alimentaire ou le port du corset; je ne me suis jamais
évanouie, comme c'est le cas de plusieurs femmes, parce que mon
corset était trop serré!
Et nous en venons à une question plus douloureuse: qui est le
plus grand responsable de mon obsession alimentaire? Je vous
répondrai «le sort», mon enfant. Le sort qui a fait
de moi une impératrice à seize ans, projetée dans
un milieu hostile dominé par la personnalité
écrasante de ma belle-mère. J'étais traitée
comme une enfant irresponsable tant par mon mari, qui m'adorait
pourtant, que par l'archiduchesse et sa coterie. J'ai fini par me
rendre compte que ma beauté était ma meilleure arme pour
«être» quelqu'un dans cette Cour. Cinquante
centimètres de tour de taille pour avoir l'impression d'exister.
Plus j'étais belle, plus mon pouvoir sur mon mari grandissait;
en adoration, il ne savait rien me refuser. C'est grâce à
ma beauté que j'ai d'abord séduit les Hongrois, avant
qu'ils ne s'aperçoivent que mon coeur également leur
appartenait. C'est grâce à ma beauté que le peuple
a continué longtemps à m'aimer, à Vienne,
même si cette ville m'était devenue insupportable. Tout ce
que j'ai acquis, mon indépendance, le contrôle sur ma
maison, l'éducation de mes enfants, et même le Compromis
Hongrois, je ne l'ai pas dû à mon intelligence ou à
ma gentillesse, mais uniquement à ma beauté. Une raison
incontestable de vouloir préserver ce trésor à
tout prix.
Aujourd'hui, mon visage est rongé par les larmes, ridé,
fané, et je le cache aussi souvent que je le puis
derrière une voilette, un éventail ou une ombrelle. Mais
ma silhouette est restée celle d'une jeune fille et mes yeux,
à ce que me dit souvent Franz, sont restés ceux de la
petite fille d'Ischl, des yeux de biche chargés de rêve.
L'amour de Franz est le meilleur des baumes sur ma beauté
perdue: il ne voit pas mes rides ni ma peau parcheminée par le
soleil et le grand air. Il me voit toujours telle que je parais dans le
magnifique portrait qu'a fait de moi M. Winterhalter et qu'il conserve
depuis toutes ces années dans son bureau. Il me voit avec les
yeux de l'amour, et cet amour me fait du bien, même s'il m'est
devenu impossible de le partager avec la même ardeur. Il me reste
pour lui une immense tendresse, et c'est la dernière personne
sur terre que je souhaiterais blesser.
Amicalement,
Élisabeth
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