Anastasie
écrit à

   


L'Impératrice Sissi

     
   

L'ennui et l'angoisse

    Chère Elisabeth,

Depuis que je suis enfant, vous me fascinez d'une manière extraordinaire. Comme vous j'ai passé ma vie à voyager, à aller nulle part et partout, fuyant, ne restant jamais à la même place, dans une sphère hors du monde, cherchant le silence et la solitude. Me trouvant parfaitement bien avec cette dernière il y a quelque temps, j'ai lu dans un journal qu'à Vienne on avait vendu aux enchères vos seringues hypodermiques. À cette époque, était-il à la mode de partir dans les vapeurs de la morphine? Toute la haute société, les gens des milieux «branchés» le faisaient; était-ce pour fuir votre ennui que vous y avez cédé?

Votre admiratrice,

Anastasie

Chère Anastasia,

Savez-vous ce qu’est la sciatique? C’est un mal bête, abrutissant, handicapant. Lorsque ma jambe me fait souffrir ainsi, je voudrais mourir. Pas de la même façon dont j’appelle la mort chaque jour, pour me libérer de mon chagrin et du poids des années; non, mourir là, foudroyée afin d’oublier cette douleur intense qui m’empêche de fuir comme je l’entends. Lorsqu’une crise me terrasse pour plusieurs jours, que je me vois confinée dans une chambre de ce palais dont j’ai horreur, dans l’impossibilité de m’en éloigner par ces longues promenades durant lesquelles je souhaite presque me perdre. Ces jours-là, je puis comprendre que des gens mettent fin à leur vie.

Pourquoi ce long préambule sur la sciatique, me direz-vous? Eh bien, tout simplement parce que les fameuses seringues que vous avez vues servaient à me soulager. Ces piqûres m’avaient été prescrites au début des années 1890, entre autres traitements de bains de mer et de massages, par le Dr. Metzger d’Amsterdam. Je m’en suis servie à quelques reprises, mais ce sont justement ces «vapeurs» occasionnées par ce remède qui m’ont fait cesser ces traitements, malgré la douleur intense. Je ne souhaite pas endormir ma conscience, chère enfant, et encore moins noyer ma douleur dans des vapeurs éthyliques ou narcotiques. Ma douleur m’est plus précieuse que ma vie, et je souhaite la vivre jusqu’au jour où le Grand Jéhovah m’en libérera totalement. De même que je ne souhaite pas consumer les précieuse heures de ma vie entre les murs qu’autant qu’il est indispensable, de même je ne souhaite pas consumer mes pensées, mes souvenirs et ma vie intérieure dans un feu si artificiel qu’il doit être constamment rallumé pour pouvoir brûler. Tant pis pour ces personnes de la «haute société» qui fuient dans les vapeurs de la morphine parce qu’elles ne savent pas comprendre la noblesse de la souffrance. Elles croient trouver dans ces poudres le repos et le bonheur. Or, le bonheur que les hommes cherchent dans la vérité et demandent à la vérité est soumis à des lois tragiques. Nous vivons au bord d’un abîme de misère et de douleur, que le mensonge de la morale sociale ont creusé. C’est l’abîme entre notre état d’aujourd’hui et cet autre, dans lequel nous devrions nous trouver. Un abîme reste toujours un abîme. Dès que nous voulons le franchir, nous nous y précipitons et nous y fracassons. Quand ce gouffre sera une fois rempli de souffrance humaine et de cadavres de bonheur, alors on le traversera sans danger.

Sincèrement,

Élisabeth