Armellita
écrit à




L'Impératrice Sissi






Le crépuscule des dieux



Chère Elisabeth,

Vous et moi avons de nombreuses choses en commun, que ce soit une soif de liberté, des cheveux très longs (mais je ressemble davantage à la Vénus de Botticelli), ou une certaine tendresse pour votre cousin Ludwig. J'ai bien vu que vous aviez déjà écrit à son sujet, mais si vous pouviez me faire part de vos sentiments à son égard, j'en serais grandement ravie! Comment était-il avec vous -c'est-à-dire avec ceux qu'il connaissait réellement? A-t-il jamais été heureux?

Encore une dernière chose: savez-vous quand il reviendra pour que je puisse le questionner? Sinon, je vous prie, transmettez-lui ma sincère affection.

Bien à vous,

Armellita


Chère Armellita,

Depuis que mon cher Aigle des montagnes s'en est allé vers des contrées où les humains sans cœur le laissent enfin en paix, je me sens comme quelqu'un qui ne peut plus voir son reflet dans le miroir. Quoi de plus troublant que de ne plus se voir dans un miroir? Les humains insupportables ont brisé notre précieux dialogue, à jamais interrompu sur les bords du lac de Starnberg dans ce terrible matin de Pentecôte. Ce jour-là, oui je l'admets, les journalistes à sensations ont presque dit la vérité, ma raison a bel et bien vacillé un moment. Ma raison a vacillé, alors même qu'on affirmait que la sienne avait sombré sans retour, justifiant son internement par des méthodes d'une violence impardonnable. On l'a pratiquement mis en cage, alors qu'il se rêvait un roi absolu comme Louis XIV: imaginez le contraste! Sa réaction ne pouvait être qu'extrême, et qu'un grand « psychiatre spécialiste » comme le Dr. Gudden n'ait pas su l'anticiper dépasse l'entendement.  Je ne pardonnerai jamais au régent Luitpold ses affreux procédés pour mettre la main sur le pouvoir, et je sais que le peuple de Bavière ne le lui pardonnera jamais complètement non plus.

Peu de gens connaissaient vraiment Louis, mais il était quand même adoré de tout le petit peuple bavarois. Seule l'aristocratie le détestait, de la même façon que l'aristocratie viennoise me déteste, parce que, tout comme moi, il savait voir la sécheresse de leur cœur et leur vanité sans limites. Je me perdais dans la poésie de Heine alors que de son côté, il avait choisi les grandes œuvres de Wagner. C'est pour vivre dans les décors grandioses imaginés par le puissant musicien que Louis s'est abîmé dans ses rêves de pierres, de châteaux merveilleux. Il vivait pour la Beauté. La vulgarité ou la simple médiocrité le faisaient souffrir atrocement; il n'était pas fait pour les petitesses du quotidien ni pour l'hypocrisie qu'exige l'exercice du pouvoir. Je ne crois pas qu'il ait été vraiment heureux dans sa vie. Tout au plus a-t-il connu de grands moments de joie et même d'extase devant les opéras de Wagner, devant la contemplation de son château de Linderhof, décor par excellence des grandes légendes allemandes, ou d'Herrenchiemsee, son petit Versailles à lui. Cette pure merveille qu'est Neuchwanstein n'était pas encore complétée le jour de sa mort, même si c'est là que la horde sauvage est allée le traquer. Il n'a eu que très peu de véritables amis dans sa vie. Des profiteurs de tous acabits ont évidemment gravité autour de lui, mais je crois que ses seuls véritables amis furent mon frère Gackel, jusqu'aux années 1870 à tout le moins, moi-même et mon fils Rodolphe. Nous pourrions également compter ma pauvre sœur Sophie, jusqu'à la fin de leurs lamentables fiançailles. Louis adorait parler des heures avec elle, l'écouter chanter, mais il avait compté sans ma mère qui a voulu précipiter les choses. Elle ne pouvait pas croire qu'il ne fréquentait aussi assidûment ma sœur « qu'amicalement », et il faut dire que, dans notre société, cette fréquentation risquait bel et bien de compromettre ma sœur et d'écarter d'elle tout autre parti possible. La rupture de leurs fiançailles a choqué tout le monde -moi y compris à l'époque- mais ce mariage aurait été une erreur terrible. J'aimais Louis, mais je crois savoir qu'il n'était du pouvoir d'aucune femme de toucher véritablement son cœur.

J'ignore s'il reviendra un jour sur Dialogus. Il me manque à moi aussi, chère Armellita. Terriblement!

Amicalement,

Élisabeth