Le Canada
       

       
         
         

Isabelle

      Bonjour Sissi,

J'ai toujours voulu vous écrire. Vous avez été pour moi un rêve de jeunesse et j'ai vite compris que la réalité était autre. Dites-moi, est-ce vrai que lorsque vous aviez des invités vous étiez tellement obsédée par votre poids que la plupart du temps ceux-ci quittaient la table affamés? Est-ce vrai que votre mari François Joseph a été très rude avec vous la première nuit de votre lune de miel et que cela vous à pris des années à vous en remettre? Avez vous déjà voyagé au Canada? 

Bien à Vous

Isabelle

Québec, Canada
         
         

Impératrice Sissi

      Chère Isabelle,

Votre question sur nos pauvres convives affamés m'a fait sourire. Évidemment, le soucis que j'ai pour ma ligne me tient depuis longtemps éloignée des agapes, mais je dois vous dire que François-Joseph est presque aussi frugal que moi! Il n'aime pas s'attarder à table et ses repas durent à peine vingt minutes! Aussi, même si je n'assiste pas aux dîners de famille (je me contente habituellement d'un verre de lait que je prends dans ma chambre), les pauvres archiducs assis en bout de table n'ont ordinairement pas le temps de se servir, car on dessert la table dès que Franz se lève! Ils n'ont d'autre choix que de se précipiter à l'hôtel Sacher pour y prendre un repas plus substantiel, ce qui a fait la grande réputation de cet établissement.

En ce qui concerne mes rapports intimes avec Franz, vous comprendrez que la pudeur de cette ère que l'on dit «victorienne» m'empêche de vous répondre trop clairement. Disons que Franz était davantage habitué aux «comtesses hygiéniques» qu'aux jeunes filles de seize ans... Je n'ai jamais trop apprécié l'amour physique mais, aux débuts de notre mariage, comme j'étais vraiment très attachée à Franz, cela ne m'a pas paru si pénible. Ce n'est qu'ensuite, les désillusions et les déceptions tuant l'amour d'adolescente, qu'est venu... non, pas le dégoût, le mot est peut-être un peut fort, disons plutôt le désintérêt, et aussi la peur d'une autre grossesse. Trois enfants en quatre ans, c'est beaucoup lorsque l'on n'a pas encore vingt ans. J'ai eu mon quatrième enfant, ma Valérie, ma kedvesem (chérie en hongrois) huit ans après la naissance de Rodolphe, c'est tout dire.

Je n'ai jamais voyagé au Canada. J'aurais bien aimé aller en Amérique, mais finalement, j'y ai renoncé. Me savoir sur la mer, sans pouvoir communiquer avec moi de quelque façon que ce soit inquiéterait beaucoup trop Franz, qui a déjà suffisamment de soucis comme cela. Mais c'est un regret qui me tenaille, jour après jour, lorsque je contemple l'océan.

Amicalement,

Elisabeth