Laura Grimaldi
écrit à

   


L'Impératrice Sissi

     
   

L'Archiduchesse Sophie (2)

    Très chère Altesse Impériale,

Je me permets de Vous écrire pour vous poser quelques petites questions. Je voudrais, Altesse, s'il est possible, que Vous me donniez quelques informations sur l'Archiduchesse Sophie. Je ne trouve nulle part des informations, ni sur elle ni, d'ailleurs, sur son mari. Si Vous pouviez, Altesse, me parler un peu d'eux...

En attente d'une réponse,

Avec mes salutations les plus distinguées,

Votre dévouée,

Laura



Chère Laura,

J'ai bien peu connu mon beau-père, l'archiduc François-Charles. Il parlait peu, sinon à ses chiens et ses chevaux, était très effacé et complètement sous la coupe de ma belle-mère. On dit pourtant qu'il était d'une rare brutalité étant jeune, et que ma belle-mère a été fort malheureuse avec lui durant les premières années de leur mariage. Elle a dû l'épouser à l'âge de dix-neuf ans, sur ordre du Congrès de Vienne, et elle a beaucoup pleuré selon ma mère. Mais la brutalité est l'arme des faibles, qui peut être facilement vaincue par une véritable nature forte comme celle de ma belle-mère. Après dix-huit années de mariage, il était devenu de notoriété publique que l'archiduchesse Sophie était «le seul homme de la Hofburg», et elle n'eut aucun mal à persuader son mari de renoncer à ses droits sur le trône en faveur de leur fils aîné, François-Joseph. Car après les émeutes de 1848, qui ont entraîné le départ du grand chancelier Metternich et l'abdication de l'empereur Ferdinand (un homme bon, mais aux «capacités» plutôt limitées), c'est mon beau-père qui aurait normalement dû lui succéder. Hélas, ce dernier avait des capacités à peine moins limitées que celles de son frère, et c'est ma belle-mère qui, grâce à l'ascendant qu'elle avait pris sur lui, décida qu'il fallait du sang neuf à la monarchie et imposa François-Joseph, renonçant pour elle-même au titre d'impératrice qui l'avait tant fait rêver durant des années. Mon beau-père se consacra ensuite à une vie plutôt bourgeoise et oisive, la lecture des gazettes et sa promenade quotidienne au Prater occupant l'essentiel de ses journées.

Quant à ma belle-mère, nos relations furent plutôt tendues dès les premiers jours, ce qui n'incitait guère aux confidences. Ce que je sais d'elle, je le tiens pour l'essentiel de ma mère, mais également de la landgrave Fürstenberg qui fut à son service de nombreuses années avant de passer au mien. Mais la landgrave a une nature noble et élevée, elle ne médit ni ne clabaude jamais, contrairement à la plus grande partie de cette volaille obtuse qui compose la Cour de Vienne. Beaucoup de détails me viennent également donc de ces «on dit» dont se régalent les clabaudeurs. Je sais, pour avoir vu son portrait dans la Galerie des Beautés montée à Munich par mon oncle le roi Louis 1er de Bavière, que ma tante Sophie était fort belle en sa jeunesse. Nouvellement mariée à mon beau-père, isolée et entourée d'étrangers à la Cour, elle se lia d'une tendre amitié avec un autre isolé, le duc de Reichstadt dit «l'Aiglon», le fils de Napoléon. C'est Napoléon qui avait permis à mon grand-père Maximilien 1er (donc le père de Sophie) de devenir roi de Bavière. L'archiduchesse ne partageait donc pas, loin s'en faut, la haine viscérale de toute la Cour de Vienne contre Napoléon, et le malheureux duc prisonnier vit bien vite une alliée dans cette jolie tante à peine plus âgée que lui.

Le duc mourut d'une maladie de poitrine que Metternich négligea fort opportunément de faire soigner convenablement. Ma belle-mère, pour lors enceinte de Maximilien, communia auprès de son ami sous prétexte d'invoquer des couches heureuses, mais en réalité pour lui cacher qu'il était en train de recevoir les derniers sacrements. Elle avait fait remettre à neuf son appartement à Schönbrunn avant de le lui céder, sachant combien il serait heureux d'occuper la chambre même qu'avait habitée son père Napoléon naguère.

Ma belle-mère mit au monde mon beau-frère Maximilien, le malheureux empereur du Mexique, pendant l'agonie de l'Aiglon. Les mauvaises langues murmurèrent alors (et murmurent encore !) que l'Aiglon en était le père. Mais personnellement, je crois que ma belle-mère était trop orgueilleuse, trop imbue de son rang pour déchoir dans un adultère, sans parler de sa foi confinant à la bigoterie. Il reste que la mort de l'Aiglon marqua pour elle la fin de ce qui avait pu ressembler le plus à de l'amour. Cette mort, jointe à celle de son unique fille, l'archiduchesse Anna âgée de cinq ans, acheva d'en faire la femme sèche, revêche et dure que j'ai connue. Elle finit par trouver un sens à sa vie en «gouvernant» François-Joseph et, à travers lui, l'Autriche. Elle ne me pardonna jamais de m'être immiscée, bien malgré moi, entre elle et son précieux fils, gâchant à la fois ma vie de couple et la relation filiale que j'aurais pu établir avec elle. Si les clabaudeurs se plaisent à dire que ma vie est un immense gâchis, on ne saurait me faire dire, à moi, que la vie de l'archiduchesse fut une réussite.

Amicalement,

Élisabeth