L'archiduchesse Sophie
       

       
         
         

Alcorbiere

      Pourriez-vous me renseigner sur la biographie de votre belle-mère qui était aussi votre tante? 

Merci infiniment. 
         
         

Impératrice Sissi

      Chère âme,

Il est toujours un peu délicat de présenter la biographie d’une personne dont on a connu qu’un seul aspect – et pas nécessairement le meilleur – de sa personnalité! J’ai eu des relations pour le moins tendues, et c’est un euphémisme, avec ma belle-mère, ce qui n’a évidemment pas encouragé les échanges de confidences. Ce que je sais d’elle, mis à part les années où je l’ai fréquentée, je l’ai su par ma mère, et également par la landgrave Fürstenberg, qui a été très attachée à l’archiduchesse avant d’entrer à mon service.

Ma belle-mère est née le 27 janvier 1805 à Munich. Elle était, paraît-il, d’une très grande beauté dans sa jeunesse. À tel point que c’est la seule de toutes ses sœurs que mon oncle le roi Louis 1er de Bavière a fait figurer dans sa célèbre «galerie des Beautés». Elle a épousé, à dix-neuf ans, l’archiduc François-Charles de Habsbourg. Ce mariage arrangé n’a pas été sans lui tirer quelques larmes, auxquelles sa mère répondait placidement «Que voulez-vous, la chose a été décidée au Congrès de Vienne!». Quelques mois après son mariage, elle écrivait à sa mère:«je ne suis pas heureuse, je suis contente…»

J’ai connu mon beau-père François-Charles comme un homme gentil, extrêmement effacé et complètement sous la coupe de ma belle-mère. Mais il paraît qu’il était, en sa jeunesse, d’une rare brutalité et que ma belle-mère n’a guère été heureuse. Étrangère et exilée dans ce magnifique palais de Schoenbrünn, elle a fait la connaissance d’un autre exilé malheureux: l’Aiglon, François-Charles Joseph, le fils de Napoléon. On raconte parfois que mon beau-frère, le malheureux Maximilien, serait le fils du duc de Reichstadt… Racontars que tout cela; ma belle-mère avait une trop haute opinion de son rang, de la pureté de la lignée pour chuter ainsi. D’autant plus que neuf mois avant la naissance de Maximilien, le duc de Reichstadt était déjà beaucoup trop malade pour concevoir quelque enfant que ce soit. Mais je crois que c’est la mort de son ami ainsi que la mort de sa petite fille Anna, à l’âge d’environ cinq ans, qui l’ont durcie à ce point.

À la mort de l’empereur François II, c’est son fils François-Ferdinand qui lui a succédé, à la grande déception de ma belle-mère. En effet, François-Ferdinand, que le peuple a surnommé «Le Débonnaire», aurait pu recevoir un surnom nettement moins flatteur. Il était épileptique, d’une nervosité maladive, il s’accrochait en bégayant à ses aides de camps dans les couloirs, et son passe-temps le plus subtil consistait à inscrire dans un gros registre les numéros des fiacres passant devant la Hofburg. Mais le tout-puissant chancelier Metternich a favorisé son accession au trône afin de conserver le pouvoir entre ses mains. Lors des révolutions de 1848, l’énergie déployée par ma belle-mère l’a fait surnommer «le seul homme de la Cour», autant par ses adversaires que par ses admirateurs. Elle voyait bien que la monarchie avait besoin de renouveau, un coup de jeunesse que son propre époux aurait été bien incapable de lui donner. Renonçant donc pour elle-même au titre d’impératrice, elle a poussé l’empereur François-Ferdinand à abdiquer en faveur de François-Joseph, qui n’avait alors que 18 ans mais qu’elle avait élevé en prince héritier depuis sa tendre enfance. Elle est ensuite demeurée l’éminence grise de Franz jusqu’en 1866 environ, année de la défaite de Sadowa. C’est moi qui, par la suite, ai commencé à exercer une certaine influence sur Franz, plus particulièrement en faveur de la Hongrie que ma belle-mère détestait. Elle s’est ensuite cantonnée à ses œuvres pies et à l’éducation de Gisèle, que j’avais cessé de lui disputer après la mort de ma petite Sophie. Mais c’est moi qui veillais, de loin, à l’éducation de mon fils Rodolphe, après que j’ai réussi à faire renvoyer le protégé de ma belle-mère, le colonel Léopold de Gondrecourt. Ce dernier était en train de détruire la santé de mon fils et d’en faire une véritable épave en le terrorisant en pleine nuit avec des coups de pistolet ou en lui faisant prendre des douches froides pour l’endurcir – à six ans!!!

Au début de mai 1872, elle s’endormit sur son balcon après une représentation au Burgtheater où il faisait très chaud. Elle prit froid et contracta une pneumonie qui l’emporta le 28 mai 1872. À sa mort, plusieurs courtisans de sa coterie ont murmuré «nous avons perdu et enterré notre véritable impératrice.» Jugez ensuite si j’avais vraiment envie de reprendre ce rôle…

Amicalement
Elisabeth