La peur
       

       
         
         

Victoria

      Bonjour!

Voilà, je voudrais savoir si à votre nuit de noces vous avez eu peur de ce qui allait se passer? Parce que de nombreuses jeunes filles redoutaient ce moment à votre époque. Saviez-vous ce qui allait se passer? Aviez-vous peur? Et une dernière chose: aviez-vous confiance en votre mari?

Amicalement,
Victoria
         
         

Impératrice Sissi

      Chère Victoria,

Comme je l'ai précisé tout récemment à une autre correspondante qui me posait pratiquement la même question (voir la lettre intitulée «Viol»), je crois que les biographes que vous lisez à votre époque s'exagèrent nettement mon ignorance des choses de la vie. Évidemment, mariée le 24 avril 1854, ce n'est que le 23 que ma mère m'a donné quelques précisions sur «le secret du mariage», mais je n'étais pas aussi naïve que j'en avais l'air…

Voyez-vous, contrairement à l'Impératrice Marie-Louise (seconde épouse de Napoléon), je n'ai pas grandi dans un environnement où tous les animaux mâles étaient soigneusement bannis et, comme Possenhofen était une sorte de grosse ferme, j'en ai vu des choses, avant mon mariage! J'ai aidé des pouliches à mettre bas avec mon père, j'ai vu les chiens de chasse «jouer» entre eux sans la moindre pudeur… croyez-moi, la vie en pleine nature vous met rapidement au fait du miracle de la naissance. Et vers 13 ou 14 ans, j'étais assez au fait pour comprendre que certains des petits paysans du voisinage, si différents des autres avec leur long cou et leurs yeux fendus en amandes, étaient en fait mes demi-frères et soeurs. J'étais donc beaucoup moins naïve et ignorante que ne le prétendent les écrivains de votre époque, chère enfant. Mais je me demande parfois s'il n'aurait pas mieux valu que j'ignore tout. Je savais si bien ce qui m'attendait et j'avais si peur, qu'au soir de mes noces je devais ressembler à un oiseau effrayé tentant de se cacher au fond de son nid. Il reste que le premier soir, la journée ayant été longue et éprouvante, Franz était aussi épuisé que moi. Les autres soirs sont des souvenirs que je conserve au fond de mon âme, ma pudeur m'ayant toujours empêchée de les confier à qui que ce soit.

Oui, j'avais confiance en Franz, il était amoureux fou de moi et je croyais l'être de lui… Mais un homme est un homme, et un empereur est habitué aux conquêtes faciles. Je n'étais pas une de ces «comtesses hygiéniques» avec lesquelles il avait jeté sa gourme dans sa prime jeunesse, et il a fini par s'en rendre compte. Un peu tard, peut-être…

Amicalement.

Élisabeth