Charlotte
écrit à

   


L'Impératrice Sissi

     
   

L'amour

   

Chère impératrice,

J'aimerais connaître, si cela ne vous dérange pas, la raison pour laquelle vous éprouviez tant de répugnance pour l'amour? Avez-vous subi un traumatisme quelconque pour en arriver là? Votre mari, l'Empereur, était-il au courant de ce refus?

Avec un très grand respect.

Lolotte


BR>Chère demoiselle,

C'est un sujet bien délicat que vous souhaitez me voir aborder là. Sachez qu'à mon époque, un tel sujet de discussion est absolument inconvenant. Mais je vous pardonne en raison des siècles qui nous séparent; votre époque ne semble pas s'embarrasser de tels tabous. Toutefois, comme je n'ai pas été élevée dans la même liberté de moeurs ou de langage, vous me comprendrez sûrement si j'ai des hésitations ou si vous trouvez mes propos un peu nébuleux ou incomplets.

Mon époux, bien entendu, était le premier à connaître ma répugnance pour «la chose».  Il s'est heurté souvent à des refus, des portes closes, sans parler de mon refus pendant une dizaine d'années d'avoir un troisième enfant. Je ne m'y suis résignée que pour offrir un «cadeau de couronnement» à ma chère Hongrie.  Évidemment, lors de mon mariage, je n'étais pas aussi innocente et ignorante que certains écrivaillons de votre époque ont pu le laisser croire; j'avais grandi à Possenhofen, dans la nature sauvage, au milieu d'animaux de toutes sortes.  Les chiens, les lapins, les chats s'ébattaient devant tous sans la moindre gêne, et j'ai aidé dans ma jeunesse de nombreuses juments et chiennes à mettre bas leurs petits. J'étais parfaitement informée également que certains petits paysans du voisinage, si différents avec leur long cou et leurs yeux en amandes, étaient en fait mes demi-frères et demi-soeurs... J'étais donc tout à fait au courant de tout le processus de la reproduction.  Mais connaître est une chose. Reproduire soi-même les gestes en est une autre.

La première fois est probablement un choc pour toute jeune fille. Une jeune fille qui vit un mariage arrangé, sans amour, doit certainement vivre ce moment avec une certaine horreur, mais elle sait dès le départ que c'est là son destin: elle a été épousée pour donner une descendance. J'étais attachée à Franz par de réels liens d'affection, lors de notre mariage, une affection que j'ai prise longtemps pour de l'amour. Eh bien! Je crois que le choc était encore plus intense que s'il s'agissait d'une simple union de convenance. Tout à coup, je voyais l'amoureux, le prince de mes rêves se transformer en quelque chose, exiger de moi quelque chose qui détruisait totalement la douce image que je m'étais faite de lui durant toute l'année de nos fiançailles. J'ai réussi à retarder le moment. Le mariage - toute la Cour l'a su aussitôt - n'a été consommé que la troisième nuit. Je voulais préserver quelques moments de douceur, d'amour pur; était-il si urgent de poser les gestes? N'avions-nous pas toute la vie devant nous, était-il si pressé de conclure? Mais j'ai évidemment dû céder le troisième soir. Ma mère, honteuse de ma conduite, et ma belle-mère qui trouvait que «je faisais bien des manières», devenaient irritantes à force de remarques et de questions indiscrètes. Je voyais bien que Franz ne pourrait jouer à l'amoureux transi un seul soir de plus. L'attente n'a pas rendu la chose plus agréable, bien au contraire. Voilà pourquoi tous ceux qui, durant des années, m'ont soupçonnée d'avoir des amants, se sont si lourdement trompés: pourquoi serais-je allée chercher ailleurs, auprès d'un autre homme, quelque chose qui me déplaisait aussi souverainement?

Par la suite, j'ai continué à poser les gestes sans trop y penser.  Franz, d'ailleurs, ne s'en formalisait pas. On dit à notre époque qu'une femme honnête n'a pas de plaisir. Le plaisir, c'est pour les courtisanes. Ce n'est qu'après la maladie qui m'a amenée de Madère à Corfou, en plus des rumeurs d'infidélité de Franz, que j'ai commencé à éprouver une véritable aversion pour tout cela. La preuve en était que je retombais malade dès que je rentrais à Vienne, près de mon époux, et que j'allais mieux dès que je m'en éloignais. Dès lors, consciente que je ne pourrais probablement jamais vraiment satisfaire mon mari, j'ai cessé de faire des scènes lorsque j'entendais parler avec trop d'insistance de telle ou telle comtesse... Après tout, avais-je le droit de le priver de ce que je ne voulais plus lui donner? Sans lui rendre vraiment tel quel l'amour qu'il me voue depuis notre première rencontre, j'ai néanmoins beaucoup d'affection pour Franz, c'est le seul homme sur terre que je ne veux ni inquiéter, ni chagriner. Je ne veux que son bonheur, même si ce n'est plus moi qui suis en mesure de le lui donner. Tout va pour le mieux entre nous désormais, surtout depuis que l'Amie est là pour le délasser, le faire rire. Grâce à Catherina Schratt, nous avons désormais au moins un sujet de conversation et, loin d'être jalouse, j'entretiens moi-même une correspondance  avec elle. Elle est devenue mon permis de n'être pas là et, rien que pour cela, je me dois de lui être reconnaissante.

Amicalement,

Élisabeth