La liberté du culte
       

       
         
         

Martin Fairfield

      Chère Sissi,

J'aimerais premièrement vous remercier pour ce que vous avez fait au peuple hongrois car à mon humble avis c'est cela la vraie noblesse. Mais venons-en aux questions que j'avais à vous posez. Premièrement j'aimerais avoir votre avis sur ces méchant Serbes et surtout sur ce fou de Gavrillo Princip qui en 1914 osa assassiner ce pauvre archiduc François-Ferdinand ainsi que sa femme Sophie à Sarajevo.

Deuxièmement étiez-vous pour ou bien contre l'unité allemande? Êtes-vous catholique, sinon de quelle religion êtes-vous? Selon vous, croyez-vous que l'on devrait interdire la liberté du culte? Car à mon avis je crois que oui, car il faut bien l'avouer le catholicisme est la vraie religion.

Bien à vous,

Martin Fairfield
          
          

Impératrice Sissi


 
Eh bien, cher ami, il ne doit pas faire très bon chez vous au pays de l'intolérance! «Le catholicisme est la vraie religion»! J'ai l'impression d'entendre l'archiduchesse Sophie... Le christianisme, peut-être, et encore... Chaque religion entretient cette certitude. Chez moi, en Bavière, les protestants sont presque aussi nombreux que les catholiques et les deux groupes vivent côte à côte sans aucun problème. Ma propre mère, pourtant fervente catholique, disait fièrement «dans notre jeunesse, on nous a protestanisés», en parlant de l'éducation religieuse qu'elle a reçue. Elle m'a transmis cette éducation, et je m'en suis toujours bien portée. Je fais partie de ce qu'on appelle en Autriche les «libre-penseurs», dont faisait également partie mon fils. Un de mes professeurs de hongrois, Max Falk, était Juif, le journaliste Maurice Szeps, grand ami de mon fils, est également Juif. Mon admiration pour Heine et le projet que j'avais de lui faire ériger une statue à Dusseldörf m'a fait qualifier en Autriche et en Prusse de «valet des Juifs». Voilà pour mon opinion sur la tolérance.

Je suis catholique, j'assiste presque quotidiennement à la messe, mais ma piété n'est pas celle de l'Église. Je n'ai pas l'orgueil de croire que le Grand Jéhovah se soucie aucunement de ma personne; je ne peux que l'adorer et le vénérer comme Créateur et dans sa puissance destructrice. Quand il se met à détruire, le Grand Jéhovah est terrible comme la tempête... En 1855, au tout début de mon mariage, un Concordat a été conclu entre l'Église et l'Empire d'Autriche. Mon époux délaissait alors des pouvoirs importants entre les mains de l'Église. Bien que très pieuse à cette époque, j'avais le sentiment que Franz s'était départi de quelque chose d'important. Mais l'influence de ma dévote belle-mère et du prince-archevêque Rauscher était si forte à cette époque que mon opinion, exprimée bien timidement, importait peu. Le Concordat a été dénoncé et 1870 et l'État autrichien est redevenu un état laïque, ce qu'à mon sens il n'aurait jamais dû cesser d'être.

Ce que vous me dites au sujet de l'assassinat de l'archiduc Ferdinand me navre, mais ne me surprends pas. Les Slaves ne doivent rien à personne d'autre qu'aux Slaves, et les Balkans ont toujours été considérés comme une poudrière. Depuis le début du «protectorat» de la Bosnie-Herzégovine par l'Autriche en 1878 (protectorat qui finira probablement par se transformer en annexion pure et simple), nous sommes assis sur un baril de poudre. Je vous écris depuis l'année 1898, ce que vous me racontez n'est donc pas encore arrivé au moment où je vous écris, et j'espère ne pas vivre assez vieille pour assister à ce désastre. Ceci m'amène à votre question sur l'unité allemande. Je crois bien qu'elle se fera, avec ou sans l'Autriche. Cela a déjà commencé en 1866, avec notre défaite à Sadowa au terme de laquelle nous fûmes expulsés de la Confédération Germanique. Après sa victoire sur la France en 1870, le roi de Prusse est devenu l'Empereur d'Allemagne Guillaume 1er en janvier 1871. L'unification allemande est donc déjà en marche, même si tous les royaumes partie à l'empire d'Allemagne conservent pour l'instant leur indépendance. Une indépendance toutefois bien relative; mon cousin le roi de Bavière, exaspéré de voir son pays devenu une puissance de seconde zone dans le giron prussien, s'est lassé de la politique, et a payé de sa vie son désintéressement pour les «fadaises d'État». Quant à l'Autriche-Hongrie, constituée d'une mosaïque de peuples hétéroclites, elle ne tient plus debout que par le respect qu'ont ces peuples pour la personne de François-Joseph. Il n'en restera probablement plus pierre sur pierre au décès de mon époux. Le vieux tronc pourri se meurt...

Sincèrement,

Elisabeth


 



 

Martin Fairfield


 
Chère impératrice Sissi, 

J'ai reçu votre réponse à ma dernière lettre et cela me navre que vous me croyez intolérant car même si je suis un fervent catholique je n'ai aucune haine envers les Juifs. Mais lorsque les Prussiens et les Autrichiens vous ont surnommée «le valet des Juifs», l'ont-ils fait par haine ou bien de manière amicale, car si c'est avec de bonnes intentions qu'ils l'ont fait j'en serais ravi, moi, mais si par contre c'était de manière à vous nuire, moi je trouve ça horrible. J'ai aussi une autre question, est-ce que vous étiez futile car j'ai lu une fois que vous aviez fait venir les états-généraux ?

Bien à vous, votre ami,

Martin Fairfield


 



 

Impératrice Sissi


 
Cher ami,

Ma remarque concernant l'intolérance venait surtout de votre affirmation à l'effet que l'on devrait interdire la liberté de culte. Les exemples que je vous ai cités concernant mes relations avec les Juifs visaient simplement à vous démontrer mon désaccord avec cette affirmation.

Dans le monde et l'époque où je vis, où l'antisémitisme va en grandissant, il est évident que se faire traiter de «valet des Juifs» n'a rien d'amical et qu'on cherche à m'insulter. Insulte qui ne me touche guère, comme vous devez le deviner... J'ai d'ailleurs été invitée par la baronne de Rothschild à Pregny, l'automne prochain, et j'ai la ferme intention d'accepter son invitation malgré les grincements de dents que cela déclenche autour de moi.

J'avoue ne pas très bien comprendre votre dernière question. Oui, on m'a accusée de futilité parce que je ne désirais pas me mêler de politique et que je préférais paraître aux chasses à courre plutôt qu'aux bals. Mais j'aurais «fait venir les états généraux»? Voilà qui me laisse perplexe... Donnez-moi plus de détails sur ce que vous entendez par là, et il me fera plaisir de vous répondre.

Amicalement,

Elisabeth


 



 

Martin Fairfield


 
Chère impératrice d'Autriche et reine de Hongrie Sissi,

veuillez m'excuser de ne pas vous avoir dit pourquoi vous avez fait venir les états-généraux; j'avais oublié. Alors j'ai lu que vous les aviez fait venir pour la question : faut-il porter des gants au dîner ? Mais j'aurais une autre question : étiez-vous d'accord avec le traité de St-Germain-En-Layes et de Trianon ? Je sais que je vous pose beaucoup de questions mais c'est que vous êtes pour moi une inspiration et j'adore vanter vos mérites devant mes amis lors de mes discussions, alors si cela vous encombre, pourriez-vous me le dire dans votre prochaine lettre? Et j'espère que vous passerez du bon temps avec la baronne de Rothschild à Pregny . 

Sincèrement votre admirateur 

Martin Fairfield


 



 

Impératrice Sissi


 
Cher ami,

Lorsqu'on m'a expliqué qu'il était de rigueur de porter ses gants aux repas à la Hofburg, je les ai tout simplement retirés en déclarant «cette règle est désormais sans objet.» Je n'ai eu nul besoin de consulter qui que ce soit; ce fut une décision tout-à-fait unilatérale de ma part, et elle a fait scandale, croyez-moi!

Votre question sur les traités de Trianon et de St-Germain-en-Laye me laisse perplexe. Nonobstant le fait que je ne mêle plus de politique depuis la signature du Compromis en 1867, je ne connais aucun «Traité de Trianon». Quant aux traités de St-Germain, les seuls que je connais sont ceux de 1632 entre la France et l'Angleterre, et de 1679 entre Louis XIV et l'Électeur de Brandebourg... J'imagine que vous ne me questionnez pas sur ces vieux traités? À moins qu'il ne s'agisse de traités signés à votre époque? Dans ce cas, sachez que je vous écris depuis l'année 1898, et que je n'ai - ni ne désire avoir - aucune connaissance de ce qui se passera au-delà de cette année. Je vis ce bel automne 1898 au jour le jour... Je vous remercie de me souhaiter une belle journée à Prégny, les serres et la volière de la baronne de Rothschild ont la réputation d'être vraiment magnifiques. De plus, cet automne est si doux qu'il paraît qu'à Genève, les marronniers refleurissent une seconde fois. Il me tarde de voir cela de mes yeux.

Amicalement,

Elisabeth