Marie-Pier
écrit à

   


L'ImpératriceSissi

     
   

L'album de beauté

   

Bonjour!

J'ai entendu dire que vous conservez des photos de femmes. Vous appelezcela votre album de beauté! Je voudrais savoir si cet album estdisponible ou bien s'il a disparu avec le temps?

Merci d'avance.

Je vous adore.

Marie-Pier


Chère Marie Pier,

Au moment où je vousécris (été 1898), cetalbum est toujours en ma possession. Il m’arrive encore parfois d’entourner les pages pour examiner les quelque deux mille cinq centsphotos que j’ai réussi à rassembler depuis que j’aientrepris cettecollection, en 1862. J’étais alors souffrante, à Venise,l’hydropisieme menaçait, j’étais gonflée, ma beauté mesemblait fort compromise...je voulais la mesurer à l’aulne de celles qu’on désignaitcomme desbeautés, ailleurs en Europe. J’avais demandé auxambassadeursd’Autriche partout dans le monde de me faire parvenir le plus declichés possible. Évidemment, Pauline de Metternich,épouse del’ambassadeur d’Autriche en France, a cru me jouer un bien vilain touren y ajoutant des photographies de femmes de petite vertu, dethéâtreuses et autres gambadeuses, mais cela m’aprodigieusement amuséede voir les photographies de ces femmes côtoyer celles desorgueilleuses aristocrates viennoises! Le pauvre comte de Prokesh,alors ambassadeur à Constantinople, a dû être fortembarrassé lorsqu’ila su que j’attachais une valeur particulière à recevoirdesphotographies des pensionnaires des harems de l’Empire ottoman! Lepauvre homme, j’ignorais totalement à quels dangers – bienréels – jel’exposais avec cette demande. Il avait beau assurer qu’il avait besoinde ces photographies pour sa souveraine, le Sultan avait grand malà lecroire! Par la suite, j’ai inclus dans cette album des photographiesque certains auraient du mal à qualifier de «beauté », comme celled’une énorme femme nommée Eugénie qui faisaitmétier d’exposer seskilos dans un cirque. J’ai rencontré cette femme, et sous cetamas degraisse, sous ces replis de peau, j’ai décelé uneâme, un cœur. Malgréson aspect grotesque, cette femme méritait, mieux encore quebien desaristocrates viennoises, de figurer dans mon album. J’ignore ce qu’iladviendra de ma collection à ma mort, je n’ai pas laissédedispositions particulières à son sujet dans montestament. Je ne peuxdonc vous éclairer sur sa disponibilité à votreépoque.

Amicalement,

Élisabeth