Dorine
écrit à

   


L'Impératrice Sissi

     
   

La Hongrie

    Bonjour Madame,

Je m'appelle Dorine et je suis intéressée par votre histoire. Comment est la Hongrie? Est-ce que le hongrois est une langue difficile à apprendre, Votre Majesté?

J'espère que vous allez bien. Je vous souhaite une bonne journée et j'espère que vous faites une bonne promenade. À bientôt.

Dorine

Chère Dorine,

Dès le premier jour où mon regard s'est posé sur la Puszta, la grande plaine hongroise, j'ai su que je venais de trouver un pays selon mon coeur. La Hongrie est une terre sauvage et indomptée, son peuple est loyal et dévoué, mais également noble et fier. La Hongrie bat d'un seul coeur, et se donne à son roi; elle n'accepte pas d'être liée par la force. La Hongrie me ressemble. Comment aurais-je pu ne pas aimer la Hongrie? Ce pays m'a «adoptée», recueillie comme l'une de ses filles alors que je vivais une période de rejet terrible avec la Cour de Vienne. En Hongrie seulement, on m'a fait sentir que j'étais la véritable souveraine, que j'étais aimée et admirée. L'amour a tout simplement répondu à l'amour.  Je ne sais ce qu'il serait advenu de ce pays sans mon intervention. Sans doute ce noble pays aurait-il fini par ne plus supporter son état de vassal et se serait-il rebellé de façon encore plus violente qu'en 1848. Je suis persuadée que nous aurions fini par le perdre, tout comme nous avons perdu la plupart de nos possessions italiennes par excès de duretés.

Le hongrois est en effet une langue très difficile à apprendre, avec des règles complexes et une grammaire impossible. Comme on se moquait «gentiment» de mes piètres dispositions pour les langues étrangères, mon désir d'apprendre le hongrois a mis beaucoup de temps à être pris au sérieux. C'est en 1863 que j'ai commencé à étudier sérieusement cette langue, et mes progrès en ont surpris plus d'un. Les leçons du père Homoky ont certes porté fruits, mais celle qui m'a apporté la plus grande aide fut ma lectrice, ma fidèle amie Ida Ferenczi, entrée à mon service en 1864. J'ai également reçu l'aide et les leçons du journaliste Max Falk, qui m'a été d'un grand secours pour apprendre à rédiger convenablement; après deux ans de leçons, il disait que j'écrivais encore dans un style très lourd, très allemand! J'ai donc demandé à Franz, qui connaissait cette langue depuis l'enfance, de m'écrire désormais en hongrois et de corriger mes propres lettres. C'est depuis cette époque que je lui écris en hongrois préférablement à l'allemand. La maîtrise de cette langue m'a permis d'être encore plus proche des aspirations du peuple hongrois; j'ai pu lire les grands poètes dans le texte, correspondre directement avec Eötvös, Jókai, Ferenc Deák… Les acteurs politiques me semblent bien ternes aujourd'hui, comparativement à l'enthousiasme dont faisaient preuve ces grands patriotes hongrois.

Amicalement,

Élisabeth


Bonjour Majesté,

Merci pour votre message sur votre Hongrie bien aimée et de me la faire partager avec beaucoup de coeur. J'espère que vous allez bien ainsi que toute votre famille réunie. Vous êtes très courageuse, Majesté. Reveniez-vous de temps en temps dans votre pays d'enfance, la Bavière, faites-vous de longues promenades avec votre père le duc Max?

En vous souhaitant une bonne journée,

Dorine

Chère Dorine,

Oui, je reviens occasionnellement en Bavière, principalement pour y visiter mes frères Louis et Charles-Théodore, qui y résident toujours. C’est monfrère Charles-Théodore qui
réside à Possenhofen désormais, depuis le décès de mes parents. Vous savez, chère enfant, j’aurai bientôt soixante-et-un ans; il y a beau temps que je ne promène plus avec mon
père, décédé en 1888. Nous avons d’ailleurs passé ses dernières années complètement brouillés; il y avait longtemps que je n’étais plus sa préférée.


En vieillissant, mon père est devenu extrêmement aigri, presque misanthrope –son père a d’ailleurs fini ses jours en ermite, il avait de qui tenir!– et était devenu très critique envers
tous ses enfants, en particulier envers moi. Toutefois, il est faux d’affirmer, comme l’ont fait les mauvaises langues, que c’est en raison de ces dissensions que je ne suis pas allée
à ses obsèques. J’étais hors du pays lorsqu’on m’a annoncé son décès, je ne serais pas rentrée à temps de toute façon. D’ailleurs, connaissant mon extrême sensibilité,
François-Joseph lui-même m’avait fortement déconseillé d’y assister. Je me suis donc contentée d’aller visiter ma mère peu après, afin de lui apporter soutien et réconfort, mais
elle s’est consolée promptement, car ce n’est guère que durant les dernières années de sa vie que mon père a fini par lui démontrer un peu de bonté. Vous savez, chère Dorine,
il faut vous méfier des contes et des belles images que l’on vous a sans doute présentés concernant ma vie. La vérité est toute autre. Mon père était certes un homme de grande
culture, très sympathique et, dans notre ingratitude enfantine, nous préférions ce père fantaisiste qui arrêtait nos leçons pour nous amener piller les vergers à notre mère qui tentait
de nous inculquer le savoir-vivre et la discipline. Plus tard, nous avons su faire la part des choses. Résidant avec Charles-Théodore, son préféré, elle a terminé sa vie choyée et
entourée. Même si l’âge lui avait volé une partie de sa mémoire, elle avait fini par atteindre une sérénité que je lui enviais.


Même en vieillissant, on demeure un enfant lorsque c’est notre mère qui part, et l’enfant en moi a grandement souffert lorsque ma mère nous a quittés, en 1892. Elle me manque
encore beaucoup. C’était une femme forte et douce à la fois, une personne vers qui on pouvait se tourner et chercher refuge. Désormais, il n’y a plus de Mimi qui m’attend à
Possenhofen, la chambre est vide, ses chiens sont partis, et elle a emmené mes plus beaux souvenirs d’enfance avec elle.


Sincèrement,

Élisabeth