Heureuse... une fois?
       

       
         
         

Carine

      Honorable Majesté,

Je tiens à vous dire que j'ai un respect pour vous qui ne se dit pas avec des mots. Dans ma jeunesse je vous ai connue avec cette série de films dont on vous parle si souvent. En ce temps je me disais: «Comme j'aimerais être elle». Puis j'ai commencé à me renseigner plus sur votre vie et je me dis alors: «Comme je lui ressemble». Comme vous j'adore les voyages, ils me permettent de m'évader de l'endroit où je vis et que je n'aime pas et dont je partirai aussitôt qu'il me sera possible. J'apprends également des langues étrangères, mais volontairement: anglais, allemand, espagnol, italien et arabe. Je ne ferais qu'apprendre des langues si je pouvais. Comme vous je suis malheureuse et incomprise car les gens qui m'entourent ne me comprennent pas, faute d'éducation. Comme une autre personne vous a écrit, j'ai l'impression d'avoir été vous dans une autre vie (l'argent en moins!). Bon, j'arrête de parler de moi. J'aimerais poser une question à votre Majesté. Avez-vous déjà été, ne serait-ce qu'un jour, heureuse d'être impératrice d'Autriche? Vous êtes-vous déjà réveillée avec le sourire?

Merci de votre réponse et bons voyages.
         
         

Impératrice Sissi

      Chère âme,

Comme je vous comprends d'aimer les voyages! Je ne saurais plus vivre sans ce mouvement perpétuel, cette fuite qui m'entraîne non seulement hors de Vienne, mais hors de moi-même. Mais une destination n'est souhaitable que parce qu'elle présuppose le voyage, et c'est l'idée que je devrai quitter un endroit qui me le rend attrayant... Devrais-je rester quelque part pour de bon, le paradis même me paraîtrait un enfer...

Oui, j'ai vécu quelques moments de bonheur dans ma vie. Je n'ai pas toujours été cette femme de soixante ans, malade, désenchantée, minée par la perte de deux enfants et presque détruite par des années une vie dans une Cour qui ne m'a jamais acceptée. J'ai été Sissi, j'ai eu seize ans, j'ai été amoureuse, j'ai été mère... Je dois dire que la plupart de mes bonheurs ont été des bonheurs de personne privée, et non d'impératrice: les mariages de mes frères et soeurs, les naissances, la vue d'un beau paysage que j'appelle des poèmes de Jéhovah...

En tant qu'impératrice, je dois avouer que le plus beau jour fut mon couronnement comme Reine de Hongrie, le 8 juin 1867. Oeuvre politique dictée seulement par le coeur, j'ai conclus ce jour-là un pacte avec un peuple qui m'avait adoptée et que j'ai aimé dès ma première rencontre. Une dame d'honneur à l'esprit un peu piquant disait que j'étais, lors du couronnement, «recueillie comme une fiancée» et qu'il lui semblait que c'est bien ainsi que je concevais mon rôle... c'est assez exact. J'ai «épousé» la cause hongroise, et la Hongrie m'a rendu fidélité pour fidélité. J'ai également vécu d'agréables moments lors de l'Exposition Universelle de Vienne, en 1873. L'archiduchesse Sophie était décédée en 1872, c'était la première fois que je pouvais agir comme la «seule impératrice». J'ai occupé la place vacante pendant un an. Ce fut suffisant pour moi. En décembre 1873, la foule pressée autour de moi dans les rues de Vienne a de nouveau déclenché en moi un mouvement de fuite. Je suis partie pour Gödölö dès le lendemain de l'incident, et Vienne ne me l'a jamais pardonné.

Amicalement,

Elisabeth