Marine
écrit à




L'Impératrice Sissi






Franz, Rodolphe, vos filles et la Hongrie



Chère impératrice,

Si je vous écris, c'est parce qu'en français nous avons travaillé sur les lettres et que notre professeur nous a demandé de choisir un personnage pour lui écrire. Alors, j'ai pensé à vous. Après avoir lu plusieurs de vos lettres et après avoir vu de nombreux films dans lesquels vous étiez le personnage principal, j'aurais voulu avoir des réponses aux questions que je me pose.

Tout d'abord, je voudrais savoir, lorsque votre mari François-Joseph mourra, qui prendra sa place d'Empereur d'Autriche?

Dans une de vos lettres, vous dites que, selon vous, Rodolphe aurait été victime d'un meurtre et qu'il ne se serait pas suicidé. Mais vous dites aussi qu'il était républicain et que la noblesse ne voyait pas cela d'un bon œil. Pensez-vous que ces de choses aient un lien avec sa mort? Selon vous, est-ce possible que votre fils ait été tué par un noble qui n'aimait pas le côté républicain qu'avait Rodolphe? Après sa mort, y-a-t-il eu une enquête?

Les mariages de vos enfants étaient-ils des mariages d'amour ou des mariages forcés?
 
Je sais également que c'est votre belle-mère qui a choisi le prénom de votre première fille, mais avez-vous pu choisir les prénoms de vos trois autres enfants? Avez-vous de bonnes relations avec vos filles?

J'ai lu dans vos lettres que vous aimiez beaucoup la Hongrie et je voudrais savoir d'où vous vient cet amour pour ce pays.

Je vous remercie d'avance et j'espère qu'entre deux voyages vous aurez le temps de répondre à ma lettre.

Amicalement,

Marine


Chère Marine,

J'espère que je ne réponds pas trop tard pour les exigences de vos travaux scolaires! En effet, comme je voyage constamment, je retrouve souvent à mon retour une pile de lettres accumulées, et je ressens souvent un pincement de culpabilité en voyant que certaines attendent depuis longtemps. J'essaierai de répondre à vos questions, mais dans certains cas, comme pour la mort de Rodolphe par exemple, ce sujet m'est si douloureux que je ne l'aborde que difficilement et que je m'attarde rarement sur les détails. Vous comprendrez cela, j'en suis certaine.

Depuis la mort de Rodolphe, le nouveau Kronprinz est l'archiduc François-Ferdinand, fils de Charles-Louis, mon ancien petit admirateur de nos quinze ans. Son autre frère Otto a été écarté de la succession par François-Joseph, car sa vie n'est qu'une succession de scandales. Je dois dire que Franz (François-Ferdinand. Oui, je sais, cette abondance de « Franz » dans la famille impériale peut parfois être déroutante) prend son rôle très au sérieux. Il voyage beaucoup, envoyé par François-Joseph pour le représenter dans diverses manifestations protocolaires ou dans des inspections militaires, et c'est un homme sobre dans sa vie privée. François-Joseph n'a en fait qu'une seule chose à lui reprocher, c'est son refus d'épouser une personne ayant les quartiers de noblesse requis pour être impératrice. Je sais que Franz s'est épris d'une dame d'honneur de l'archiduchesse Isabelle, la comtesse Sophie Chotek. François-Joseph s'est d'abord opposé à leur union, car elle n'appartient pas à une famille royale, mais personnellement j'encourage Franz dans son amour. J'estime beaucoup la comtesse Chotek, la seule d'ailleurs qui ait persuadé Franz de se soigner sérieusement (il a une faiblesse au poumon et refusait jusqu'alors d'aller en cure) et je crois que le bon sens devrait l'emporter sur les quartiers de noblesse. J'ignore si Franz réussira à persuader François-Joseph de consentir à cette union, mais lorsqu'on voit ce qu'a donné le mariage de notre fils Rodolphe avec Stéphanie de Belgique, je pense qu'il devrait en être revenu de ces princesses de sang royal auxquelles on n'inculque que les bonnes manières mais non les qualités du cœur. Un mariage morganatique peut-être? Ce serait une expérience bien désagréable à faire vivre à cette pauvre Sophie Chotek, la noblesse d'ici ne lui laisserait certainement jamais oublier qu'elle n'a pas le même rang que son époux. Nous verrons bien. Au moment où je vous écris, rien n'est encore décidé.

Comme je le mentionnais plus haut, le mariage de Rodolphe était loin d'être une réussite. C'était, en effet, un mariage forcé. François-Joseph avait décidé qu'il était grand temps pour Rodolphe de se marier, et Stéphanie de Belgique était la seule princesse de famille royale catholique qui ne lui déplaisait pas trop. On ne saurait nullement parler d'amour, même si je sais qu'une certaine affection a fini par s'installer entre eux durant les deux ou trois premières années de leur mariage. Mais Rodolphe me ressemblait trop, il détestait être en représentation devant une aristocratie qu'il méprisait, alors que Stéphanie se délectait de ce genre de manifestations. Elle buvait littéralement les paroles de toute personne un peu titrée qui l'approchait, disait sans cesse à Rodolphe qu'il devait s'appuyer sur l'aristocratie plutôt que la critiquer, était superficielle à faire pleurer; pas étonnant que leur bonne entente n'ait guère duré! Les opinions de Rodolphe étaient bien connues des nobles, mais aussi de son père et de ses ministres, qui s'employaient à le tenir soigneusement en dehors du pouvoir. Alors que la bonne méthode avec Rodolphe aurait été de lui faire confiance, de l'associer à ses décisions, François-Joseph a commis l'erreur de considérer son fils comme un « rebelle » et presque un ennemi. Sur le plan privé, François-Joseph aimait Rodolphe, il disait sans cesse qu'« on ne doit pas lui voler sa jeunesse comme on m'a volé la mienne », mais il n'a jamais eu la moindre conversation politique avec son héritier. Rodolphe, malade et écarté des grandes décisions par son père, était dépressif et découragé. Là s'arrêtent toutes mes suppositions, chère enfant. J'ignore s'il s'est bien suicidé, s'il a été tué par des révolutionnaires ou par un « parti hongrois » déçu qu'il ait refusé la couronne indépendante de Hongrie (ce qui aurait été une vraie trahison envers son père). Tout ce que je sais, c'est que mon fils est mort. Tous ceux qui me détestent en Autriche auront désormais la satisfaction de voir que je n'y laisserai aucune trace.

Pour ma fille Gisèle aussi, ce fut un mariage arrangé. Elle avait à peine quinze ans lors de ses fiançailles, je trouvais cela beaucoup trop jeune et j'ai imposé une année d'attente. François-Joseph admettait que c'était un peu trop tôt, mais « qu'il y avait si peu de princes catholiques disponibles qu'il convenait de s'assurer le seul à qui on pouvait donner Gisèle en toute tranquillité ». Ce mariage d'ailleurs a été heureux, Gisèle a donné plusieurs enfants à Léopold, et n'a pas eu le traumatisme d'être déracinée de son milieu puisqu'elle a épousé un cousin Wittelsbach, qu'elle vit en Bavière et qu'elle nous visite régulièrement. Mais pour ma dernière fille, Marie-Valérie, j'ai exigé et obtenu qu'elle se marie selon son cœur. Je lui ai souvent dit que si elle s'obstinait à épouser un ramoneur, je ne m'y opposerais pas. Quand elle s'est éprise de son cousin François-Salvator de Habsbourg (la branche Toscane de la famille), je l'ai encouragée de toutes mes forces même si l'idée de la perdre me brisait. François-Joseph n'était pas enchanté: il aurait aimé lui faire épouser le fils de son ami Albert de Saxe, mais j'ai réussi à obtenir que ma kedvesem, ma chérie, se marie selon son cœur.

Le prénom de ma fille aînée, Sophie, a évidemment été choisi par ma belle-mère, l'archiduchesse Sophie. Ni moi ni ma famille n'avons eu le moindre mot à dire. Ma mère n'a même pas été invitée, ni à l'accouchement ni au baptême, c'est dire dans quel mépris on tenait ma famille! Ma mère était pourtant marraine de ma seconde fille, Gisèle, mais c'est encore ma belle-mère qui l'a représentée lors du baptême de cette dernière. Le prénom de Gisèle a été choisi en référence à Sainte-Gisèle, épouse du premier roi catholique de la Hongrie. Déjà à ce moment je commençais à m'intéresser à la Hongrie -surtout, je l'avoue, parce que je voyais bien que ma belle-mère détestait ce pays et tous ses habitants! Quant au prénom de Rodolphe, il a été choisi en référence au premier empereur Habsbourg, et ce choix était fait depuis longtemps. Je n'ai donc eu mon mot à dire que pour le prénom de Gisèle, que j'ai simplement « suggéré »; mais heureusement cela cadrait avec la politique de réconciliation de François-Joseph avec la Hongrie. Quant à Marie-Valérie, j'ai choisi -que dire, imposé!- son prénom simplement parce que je le trouvais joli. Dès l'annonce de ma grossesse, j'ai décidé que personne, jamais, n'aurait le moindre droit sur cette enfant, pas même le droit de choisir son nom. J'avais trente ans, je n'étais plus l'enfant tremblante et sanglotante qui ne savait que se lamenter sur l'absence de son époux et terrifiée par sa belle-mère. J'étais désormais capable de m'imposer, comme femme, comme mère et même comme reine, choisie par ce cher pays qu'est la Hongrie. Je dois dire que j'ai vécu la plus belle partie de ma vie à cette époque, de la fin des années 1860 au début des années 1880. Nous sommes maintenant en 1898, un nouveau siècle s'approche, mais je ne suis pas certaine de vouloir connaître la suite des choses. Je sens confusément qu'une sorte de « fin du monde» approche, peut-être pas celle annoncée par l'Apocalypse, mais du moins la fin d'UN monde tel que je le connais. L'empereur Guillaume II d'Allemagne ne cache pas ses ambitions militaires, les Balkans sont une véritable poudrière qu'une simple étincelle peut faire exploser. Non, vraiment, je ne souhaite pas voir le nouveau siècle.

Amicalement,

Élisabeth