Carlotta
écrit à

   


L'Impératrice Sissi

     
   

Folie

   

Chère Impératrice,

On a souvent écrit qu'Elizabeth d'Autriche-Hongrie était un peu folle. Pourquoi cela? Pourquoi repoussiez-vous l'amour?

Merci d'avance pour votre réponse,

Carlotta



Chère Carlotta,

Quelle coïncidence qu'avec votre prénom, vous veniez me parler de folie? En effet, ignorez-vous que ma belle-sour Charlotte, que l'on nommait Carlotta dans son lointain empire du Mexique, est irrémédiablement atteinte de folie depuis plus de vingt-deux ans maintenant? L'ambition, l'orgueil et pour finir, la folie.

La folie... Je sais bien que de temps à autre, on me prend pour une folle. Je sens la curiosité dans chaque regard qui pèse sur moi, qui tente de traverser mon éventail de cuir, qui tente de se glisser sous mon ombrelle. On me fait la révérence, mais rarement les yeux baissés, toujours en me jetant -oh, le plus discrètement possible, bien sûr- un coup d'oeil interrogateur: est-elle normale? Va-t-on déceler sur elle les mêmes symptômes que sur la malheureuse Charlotte, ou bien finira-t-elle comme son cousin Louis II, porteur du même sang gâté des Wittelsbach? Mais qui peut dire où se trouve la frontière entre folie et raison, quand l'ordre disparaît de l'esprit humain, quand cesse le sentiment de ce qui est véritable, de ce qui est douleur vraie ou imaginaire, joie réelle ou fictive? N'avez-vous pas remarqué que, chez Shakespeare, les déments sont les seuls êtres sensés? De même, dans la vie, ignore-t-on où se trouvent la raison et la folie, si la réalité est un rêve ou le rêve une réalité? J'incline à tenir pour raisonnables tous ceux que l'on nomme fous. La véritable raison est souvent tenue pour une «dangereuse folie».

Ma façon de vivre en dérange plusieurs. On s'explique mal mon besoin de solitude, on ne comprend pas que même l'âme la mieux trempée peut un jour démissionner devant la souffrance. Dans la vie de tout être vient un moment où la flamme s'éteint, à l'intérieur. Je vis ma vie hors des normes «impériales», comme la mère en deuil que je suis, comme la femme vieillissante et souffrante que je suis devenue; on ne le comprend pas, et ce que les ignorants ne comprennent pas, ils l'appellent folie.

Non, Titania ne doit point se mêler aux humains
Ni descendre en ce monde où nul ne la comprend,
Où l'assiègent mille et cent mille curieux
Chuchotant, avides: «Voyez cette folle, voyez-la!»
Où règnent constamment la jalousie et l'envie
Propres à altérer chacune de ses actions.
Non, qu'elle revienne donc vers ces régions
Où vivent des âmes plus belles, proches de la sienne.

Amicalement,

Élisabeth