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Votre Majesté,
Je voudrais savoir quelle est votre couleur de robe
préférée. Est-il vrai que votre mari,
d'après une coutume datant de Charles Quint, vous a remis une
cassette pleine de pièces d'or le lendemain de votre nuit de
noces? Et n'en avez-vous jamais voulu à Franz de vous mettre
devant le fait accompli le soir de vos fiançailles et de vous
avoir un peu forcée à l'épouser? Combien
d'années avez-vous d'écart avec Franz? Le comte Richard
vous aimait-il aussi? Pensez-vous que le comte Andrassy aurait eu
autant de désir pour vous si vous lui aviez cédé?
Respectueusement,
Flore
Chère Flore,
J’ai eu quelques robes de couleur violette, surtout des toilettes
légères d’été. Le violet, vous l’aurez
deviné, est ma couleur favorite. Mais ma robe
préférée, celle que je chéris entre toutes
est celle que j’ai portée lors de mon couronnement en Hongrie,
en juin 1867. Une merveille de dentelles, de satin et de brocarts
conçue par le couturier parisien Worth, et inspirée du
costume national hongrois. Une robe que j’ai portée avec le
ravissement et le recueillement d’une épousée en toilette
nuptiale. Même ma robe de mariée ne m’a pas, loin s’en
faut, été aussi chère.
Le Morgengabe… le fameux «don du matin»… Atroce, n’est-ce
pas, de monnayer ainsi la pureté d’une jeune fille? Une nuit
d’amour payée rubis sur l’ongle… Franz n’aurait pas agi
autrement s’il s’était agi de payer les «services»
d’une catin d’un lupanar de luxe, avec ma belle-mère dans le
rôle de la mère maquerelle. Oui, mes mots sont durs,
chère Flore, et mon amertume extrême. Grande a
été mon amertume également ce matin-là,
rien n’aurait pu atténuer ma honte lorsque j’ai vu le
fonctionnaire se présenter devant moi, porteur d’un coffret
rempli de pièces d’or et d’argent «aussi neuves que mon
état de femme». La formule, pour être
poétique, n’en était pas moins lourde de sous-entendus
graveleux. Et que dire des regards que s’échangèrent ma
mère et ma belle-mère, sachant que ce n’est que le
troisième matin suivant mes noces que j’ai vraiment
mérité ce gros lot de pièces sonnantes et
trébuchantes? Et que dire aussi des ragots qui
circulèrent bon train, durant ces trois jours? Jamais au grand
jamais je ne voudrais revivre de pareils moments.
Soyons francs : Franz ne m’a jamais forcée à
l’épouser. Lorsque sa demande en mariage m’a été
présentée, le lendemain de son bal d’anniversaire (il
venait d’avoir 23 ans, soit huit ans de plus que moi), il a
expressément demandé à ce qu’aucune pression ne
soit exercée sur moi, sachant très bien que le fardeau
à porter serait très lourd. Je ne savais que pleurer; ce
beau cousin m’attirait, mais une crainte confuse, prémonitoire
même, me tenaillait d’angoisse. «Bien sûr que j’aime
l’empereur» m’exclamais-je, «si seulement il n’était
pas empereur!» Ma mère, exaspérée, balaya
mes pleurs et mes hésitations d’une phrase lapidaire : «On
n’envoie pas promener un empereur d’Autriche!» J’avoue en avoir
voulu davantage à ma mère qu’à Franz, qui n’a fait
au fond que suivre l’élan de son cœur. Un élan qui nous a
précipités tous deux sur une pente où nous n’avons
malheureusement pas trouvé le bonheur.
En ce qui concerne le comte Richard, vous me ramenez bien des
années en arrière, chère Flore. Comment savoir si
mes sentiments pour lui étaient partagés? Je n’avais que
quinze ans, je me tenais près de la barrière du parc pour
le voir passer, je n’ai probablement dansé qu’une seule fois
avec lui, à mes débuts à Munich, en
décembre 1852… Quelques paroles polies, et je me suis bâti
tout un roman, comme le font souvent les très jeunes filles. Ce
qui reste sûr, toutefois, c’est que c’est un homme de ce type
qu’il m’aurait fallu, un homme simple, ne faisant pas partie d’une
famille aristocratique trop importante, qui m’aurait apporté une
vie de famille toute simple et sans contraintes. C’est ce que j’aurais
aimé avoir avec Franz, nos meilleurs moments sont ceux que nous
avons pu partager à deux, en Carinthie, en Styrie, et même
lors de nos premiers voyages officiels ensemble. C’est Vienne, au fond,
qui rigidifie François-Joseph; dès qu’il en sort, il
devient celui que j’aurais aisément pu aimer toute ma vie. Mais
il ne sort que rarement de sa «capitale et
résidence» alors que moi, au contraire, je ne peux
souffrir cette ville qui m’a presque détruite dans ma jeunesse.
Je n’aurais jamais eu à «céder» au comte
Andrassy puisqu’il n’a jamais manifesté envers moi de sentiment
ou de désir déplacé. Nos sentiments n’avaient pas
besoin d’être verbalisés, nous les avons
transcendés dans cette grande œuvre que fut le Compromis
hongrois. Ce fut une grande amitié, justement plus
précieuse parce qu’elle n’était pas empoisonnée
par l’amour. Lorsqu’il est mort en février 1890, après
des mois de souffrance, mon dernier, mon seul ami est mort.
Auprès de Deàk, Andràssy, Eötvös et
Jokaï, les acteurs politiques de mon temps me paraissent
désormais bien ternes.
Amicalement,
Elisabeth
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