Claudia
écrit à




L'Impératrice Sissi






... et votre cousin Louis ?



Majesté,

À vrai dire, je suis une fervente admiratrice de votre cousin Louis II de Bavière. Je me rends très régulièrement en Bavière et son ombre y est partout... J'ai visité plusieurs fois les magnifiques châteaux près de Füssen et j'ai lu plusieurs livres à son sujet. Je sais que vous avez été très proche de lui, j'ai même pu admirer votre portrait au château de Neuschwandstein. Louis était un homme particulièrement beau et intelligent. Comment expliquez-vous ses excès, ses folies de grandeur, sa démesure? Vous a-t-il semblé heureux à certains moments de sa vie, malgré sa triste fin? Étiez-vous amoureuse de lui malgré son penchant pour les hommes? Vous faisait-il des confidences?

J'espère que vous ne me trouverez pas trop indiscrète... Je vous transmets, Majesté, des pensées émues,

Claudia
Chère Claudia,
 
Je le répète, encore et toujours -je me suis même brouillée avec mon frère Karl-Théodore à cause de cela- Louis n'était pas fou! Ce n'était qu'un original perdu dans son rêve de pierre, un être au-dessus des hommes qui, s'il s'est enlevé la vie lui-même (ce dont je doute) ne l'a fait que pour fuir les insupportables être humains qui s'ingéniaient à vouloir le ramener dans leur monde.
 
L'aigle des montagnes n'était pas fait pour fréquenter la basse volaille... Si vous saviez comme il me manque! Ce n'était pas de l'amour, mais une certitude que nous étions faits, lui et moi, pour autre chose que les bassesses de ce monde. Nous avions une communauté d'idées que seules deux âmes sœurs peuvent partager. J'avais l'impression de contempler mon reflet... Nous n'avions besoin que de peu de mots pour nous comprendre, et notre dialogue quasi mystique a été interrompu d'une façon si abrupte! Louis a été abominablement traité; savez-vous qu'aucun des éminents spécialistes qui ont signé le certificat attestant de sa «démence» n'a pris la peine de le rencontrer d'abord? Tout cela n'a été fait que dans le but de le détrôner, et pour cela je refuserai toujours de rencontrer le régent Luitpold, sous quelque prétexte que ce soit. Évidemment, comme il est le beau-père de ma fille Gisèle, cela me pose quelques problèmes lorsque je veux visiter ma fille... J'évite donc Munich lorsqu'il y est et je refuse évidemment toute invitation à descendre à la Residenz.
 
Je crois que Louis n'était heureux que lorsqu'il fréquentait la Beauté. Que ce soit une beauté humaine, une beauté de pierre ou une beauté musicale, sa sensibilité était telle que de pauvres considérations terre-à-terre se révélaient des insultes à son intelligence. Voilà pourquoi on l'a qualifié d'original et de fou; parce que son esprit portait plus haut que celui du commun des mortels! Ce que les hommes ne comprennent pas, ils l'appellent folie et en ont peur. Avez-vous remarqué que chez Shakespeare, seuls les fous sont raisonnables? Autrefois, on vénérait la «folie», signe d'élection des dieux. Aujourd'hui, les hommes en sont réduits à vendre leurs dieux, comme l'a fait le Prince Borghèse lorsqu'il m'a vendu ses statues pour mon palais de l'Achilléion...
 
Sincèrement,
 
Élisabeth