Laura
écrit à

   


L'Impératrice Sissi

     
   

Étiez-vous malheureuse?

    Bonjour chère Sissi,
 
Bonjour, je m’appelle Laura, une élève de 4éme du collège de Dornes dans la Niévre. Comment faisiez-vous pour garder la ligne? Étiez-vous malheureuse dans votre enfance et votre jeunesse? Comment restiez-vous aussi patiente avec votre belle-mère? Pourquoi votre belle-mère ne voulait-elle pas que vous gardiez votre enfant?

Je vous trouve très belle.

Une de vos fan de Dornes,
 
Laura

Chère Laura,


Merci pour vos gentilles paroles, elles me vont droit au coeur.

Non, je n'étais pas malheureuse durant mon enfance, bien au contraire. J'étais très heureuse, entourée de parents qui, à défaut de bien s'aimer l'un l'autre, savaient donner à leurs enfants tout l'amour du monde. Contrairement à tous les usages de l'aristocratie, ma mère nous élevait elle-même plutôt que de nous confier à une nuée de gouvernantes et de bonnes. Mon père apparaissant comme l'incarnation même de la fantaisie; avec lui, point de leçons dans une salle de classe, mais il savait nous apprendre le nom des fleurs et des étoiles, il nous disait la beauté de la nature et la grandeur des oeuvres de Dieu. Nous étions huit enfants et chacun d'entre nous avait son propre sapin de Noël.

Devenus adultes, nous n'avons jamais cessé, tous les huit, de revenir régulièrement visiter notre mère –notre père était de plus en plus souvent absent et, en vieillissant, nous nous entendions de plus en plus mal avec lui– pour retrouver un peu de notre paradis d'enfance. Je crois d'ailleurs que si mon enfance avait été un peu moins heureuse, je n'aurais pas été aussi malheureuse dans les couloirs froids de la Hofburg, au début de mon mariage.

Pour garder la ligne? Mais je mange très peu, tout simplement. Évidemment, mon entourage trouve mes habitudes alimentaire aberrantes, mon mari lève les bras au ciel lorsqu'il apprend que je ne mange parfois que six oranges et un peu de glace à la violette, mes dames d'honneur –surtout ma chère Marie Festetics– me harcèlent littéralement pour que je mange. Et pourquoi donc? Pour que je me mette à ressembler à un tonneau, comme ces grasses dames de la Cour dont seule la malveillance dépasse le tour de taille? Il m'arrive d'avoir la fantaisie de faire un bon repas, mais en général, les odeurs de cuisine me lèvent tellement le coeur que je choisis l'heure où mon entourage prend ses repas pour faire de longues promenades. Tout ce travail de remplissage, rien que d'y penser… Et je bois de l'eau, beaucoup d'eau. Je porte généralement suspendue au cou, comme un bijou, une petite timbale d'argent avec laquelle je m'abreuve à toutes les sources que je rencontre.

Patiente avec ma belle-mère? Mais je n'ai jamais su être patiente avec l'Archiduchesse, chère enfant! C'est sans doute pour cela, justement, qu'elle m'a retiré mes enfants. Mes protestations, mes colères, mes refus et mes entêtements face aux ridicules coutumes de la Cour lui ont fait conclure que je n'étais moi-même qu'une enfant à qui on ne pouvait confier quelque chose d'aussi précieux que les héritiers de la monarchie. Le plus difficile à accepter était de voir François-Joseph abonder dans son sens. Il m'adorait, mais considérait lui aussi que j'étais trop jeune, et plus je protestais, plus je lui paraissais puérile et infantile. Lorsque j'ai pu enfin récupérer la tutelle de mes enfants, il était trop tard. Gisèle avait grandi loin de moi et je n'ai jamais pu me rapprocher d'elle, et Rodolphe avait été marqué à tout jamais par les mauvais traitement du comte Léopold Gondrecourt, un protégé de ma belle-mère. Bien que j'aie réussi à le délivrer de ce sadique alors qu'il n'avait que six ans, le mal était déjà fait; Rodolphe était marqué par le malheur, et sa triste fin n'a pu que le confirmer.

Sincèrement,

Élisabeth