Marie-France
écrit à




L'Impératrice Sissi






Conte d'amour



Chacun de nous sait que les contes de fées sont chez Disney et qu'ils ne sont là que pour aider les jeunes filles à rêver à l'être idéal. Mais vous ne pouvez nier que votre histoire fut belle.

Ce qui a gâché vos relations avec Franz, c'est le protocole et ses rapports avec sa mère qu'il n’a jamais su dominer. J'ai beaucoup lu sur vous et votre parcours m'a souvent inspirée dans ma propre vie. Franz aurait dû vous donner plus de responsabilités. Vous étiez l'impératrice, elle n'était que l'archiduchesse. Vous étiez le numéro deux du gouvernement et non un accessoire. Je pense que cela aurait changé vos rapports et votre vie.

Vous étiez très intelligente, vous êtes intervenue plusieurs fois dans la vie politique et ce fut profitable. Pourquoi ne vous êtes-vous jamais imposée pour le lui faire comprendre? Vous étiez une femme moderne, vous vous êtes battue pour vos enfants, pourquoi avoir renoncé à le faire pour vous? Sachez que ma belle-mère m'a bafouée pendant des années. Un jour, épuisée, j'ai demandé à mon mari de choisir entre «elle et moi». J'ai gagné aujourd'hui. Je suis la meilleure à ses yeux et mes enfants sont tous très bien alors qu'avant ils étaient des pestiférés. Je pense que vous avez aimé votre époux plus que vous ne le pensez. Vos réponses le traduisent mais les malheurs familiaux ne vous ont pas épargnée et peut-être la force de vous battre contre votre belle-mère vous a-t-elle manqué. Pourtant, je pense qu'elle a peut-être souhaité que vous la remplaciez. Mais, c'était capituler et elle était trop fière pour perdre.

Je viens de marier ma fille qui croit aux contes de fées comme j'y ai cru. Vous êtes mon héroïne et vous le resterez. L'amour ne dure que si on sait l'apprivoiser, c'est l'écoute, la compréhension, le pardon parfois, l'échange, le mariage qui est un contrat, un compromis sur l'avenir. Vous avez aimé votre époux parce que vous avez su l'accompagner quand il le fallait et être forte souvent. Mais les déceptions du mariage sont le lot de chacune d'entre nous, c'est grandir. J'ai averti ma fille déjà sur les étapes d'un couple: ce ne sont pas des bisous tous les jours, c'est un bilan permanent et il faut savoir se remettre en question sans cesse. C'est ainsi que l’on avance et c'est ainsi que l’on survit à toutes ses déceptions. Et, cela, vous l'avez exprimé aussi dans vos réponses.

Merci d'avoir existé, vous avez ouvert la porte à une nouvelle conception de la femme et du couple.

Marie-France

Chère Marie France,

J'admets aujourd'hui que ma belle-mère était probablement animée des meilleures intentions du monde, mais avait les manières rudes. Pourquoi n'ai-je pas su m'imposer, demandez-vous? N'oubliez pas, chère âme, que je n'avais que seize ans à l'époque, et que je n'étais absolument pas préparée à mon rôle, ni d'impératrice, ni d'épouse, ni même de femme tout court! Je n'étais encore qu'une enfant romanesque, qui parlait aux chevaux et qui rêvait sous les arbres, un carnet de poésies à la main. L'amour de Franz, qui aurait dû être mon appui, n'allait pas jusqu'à lui donner la force de défier sa mère à qui il devait sa couronne. Comme elle avait été son premier guide en politique, il avait une confiance illimitée dans ses capacités, alors que mes protestations, mes larmes lorsque je réclamais sa présence et mes réactions un peu excessives devant la sévérité de ma belle-mère ne faisaient que donner raison à cette dernière lorsqu'elle invoquait mon manque de maturité et mon incapacité à comprendre les difficultés politiques où se débattait Franz.

J'en ai beaucoup voulu à ma belle-mère d'avoir été un obstacle entre moi et mon époux, mais que dire de Franz? Je lui en ai également beaucoup voulu. Pourquoi ne m'a-t-il pas défendue devant sa mère, pourquoi ne m'a-t-il pas donné dans les faits la place que j'occupais théoriquement depuis le 24 avril 1854? À la mort de ma belle-mère, les courtisans ne se gênaient pas pour murmurer qu'ils avaient perdu et enterré leur impératrice. Presque vingt ans après mon mariage, je n'avais pas encore réussi à m'imposer comme souveraine au sein de la Cour de Vienne. J'y ai donc renoncé, mais avec les années, j'ai réussi à faire ma paix avec mon époux.

Vous avez raison de mettre votre fille en garde contre les illusions du mariage de contes de fées. Évidemment, au début du mariage, tout semble si beau, mais lorsque les deux époux veulent bien contribuer, tout peut demeurer beau très longtemps. Franz, avec ses tergiversations, sa façon de céder à sa mère contre moi, son mépris pour ce que j'aime, comme les animaux, la poésie ou la mythologie grecque, a fini lui-même par détruire bien des choses que sa mère avait déjà rendues fragiles. Au cours des années, nous avons fini par trouver un terrain d'entente, une forme de paix conjugale où l'amour a cédé le pas à la tendresse dans un lien tellement plus solide. Une nouvelle conception du couple? Sans doute. Un couple qui survit tant d'années malgré les obstacles devient un tout, même lorsque les époux sont souvent séparés, comme c'est désormais le cas pour Franz et moi. Séparés, nous devenons plus proches, nous nous écrivons sans cesses, chacun s'inquiétant de la santé de l'autre, lui se préoccupant de mes destinations de voyage, moi m'inquiétant pour ce bourreau de travail qui s'accorde si rarement du repos. Nous avons appris tous deux à faire des compromis, à accepter les travers de l'autre pour ne plus nous concentrer sur ce que nous avons vécu à deux, les beaux moments comme les épreuves. C'est cela aussi, l'amour.

Sincèrement,

Élisabeth.