| |
|
Chère Sissi,
Quelle était la longueur de votre chevelure? Permettez-moi une
petite indiscrétion,
étiez-vous amoureuse de votre cousin Louis?
Au plaisir de vous lire,
Lise Lachance, Montréal, Canada.
Chère Lise,
Ma chevelure m’est très longtemps descendue jusqu’aux
talons.Maintenant, avec l’âge, mes cheveux se sont amincis et
sont unpeu moins forts, ils ne descendent donc «que»
jusquederrière mes genoux. Il est très
fréquent,à mon époque, de voir des femmes aux
cheveux trèslongs puisqu’il est d’usage de ne jamais les couper.
Mais il est vraique la nature m’a particulièrement
gâtée, car machevelure était
particulièrement luxuriante dans majeunesse. Mon lecteur grec,
Constantin Christomanos, croyant meflatter, disait que je portais ma
chevelure comme une couronne àla place de LA couronne.
«C’est vrai, lui répondais-je,à cela près
qu’il est plus facile de sedébarrasser de n’importe quelle autre
couronne!»
Ma chevelure est comme un corps étranger sur ma tête,
jepeux la sentir… D’ailleurs, le culte de ma chevelure m’a valu
denombreuses railleries à la Cour, mais même les
moqueursétaient unanimes à m’admirer lorsque j’arborais
cettecouronne de tresses entrelacées que ma coiffeuse Fanny
excelleà faire. Bien des femmes ont tenté de m’imiter,
maisrares étaient celles qui avaient la chevelure assez
longue,assez épaisse et une coiffeuse assez habile pour y
arriver.Seule ma sœur, Sophie d’Alençon, y est parvenue
avecsuccès.
En ce qui concerne Louis, le lien qui m’unissait à
luiétait un lien quasi-mystique qui n’avait rien à voir
avecl’amour au sens où l’entendent les hommes. D’ailleurs,
sansvouloir dire du mal d’un mort, les goûts de Louis ne le
portaientguère vers les femmes, et les seules femmes
qu’ilappréciait étaient généralement
desactrices ayant l’âge de sa mère. Entre-nous, ce
sontnos âmes qui se parlaient. Il était l’Aigle des
Montagnes,tournant autour des cimes enneigées, j’étais la
Mouettequi se posait d’île en île. Nous nous voyions,
deloin en loin, lorsque je passais par la Bavière. Parfois,
ilarrivait qu’il fût absent lorsque j’allais le visiter sur
sonÎle des Roses. Je laissais alors une simple branche de jasmin
surle piano, et il savait à son retour que
j’étaisvenue. Louis était un peu comme mon miroir,
mon refletmasculin. Nous appréciions tous deux la Beauté,
avec un«B» majuscule, l’esthétique dans toutes ses
formes,nous méprisions les conventions, l’aristocratie oisive,
la viede cour… Ce dialogue, étrange et mystique, s’est
brutalementinterrompu le 13 juin 1886, lorsqu’on a retrouvé
Louis dans lelac de Starnberg, le lendemain de son internement. Les
hommes avaientdécidé que cet original perdu dans son
rêve depierre était un fou! Ils l’ont tué. Ils
l’ont tuépar leur bêtise, en traitant cette âme
élevéecomme un dément, et le réduisant au
désespoir. Jen’ai plus jamais accepté d’adresser la
parole au RégentLuitpold, depuis, car je le tiens directement
responsable de cetteabomination. Mais heureusement, mon aigle des
montagnes m’est apparu etm’a dit que je le rejoindrai bientôt. Je
vis doncdésormais dans l’attente de cet instant béni
oùtous mes chers disparus, Louis, mon fils Rodolphe, mes sœurs,
machère Mimi, sans oublier ma toute petite Sophie me
saluerontjoyeusement de là-haut.
Amicalement,
Élisabeth
|