Olivia
écrit à




L'Impératrice Sissi






Chère Élizabeth



Bonjour chère Élizabeth,

Je me suis longtemps demandé comment je pouvais vous appeler. Majesté? Sissi? L'un est trop conventionnel, et l'autre est peut-être trop intime. Alors, j'ai préféré m'adresser à vous en vous appelant Élizabeth. Que j'aime ce prénom! Tellement de souveraines se sont prénommées ainsi; l'actuelle reine d'Angleterre (descendante de la reine Victoria que vous avez connue) s'appelle Élizabeth. Si j'ai une fille un jour, je sais qu'elle s'appellera comme ça.

D'abord, laissez-moi me présenter; mon prénom est Olivia et j'ai dix-sept ans. Je vous connais depuis mon plus jeune âge, je regardais tous les après-midis les films sur votre vie, je rêvais de devenir impératrice et de porter des robes aussi belles que les vôtres. Je dois avouer que lorsque j'ai lu votre biographie, j'ai pris une sacrée claque; je n'imaginais pas que vous ayez traversé tant d'épreuves dans votre vie, mais, comme vous dites, les contes de fée n'existent que dans les livres, pas dans la vie. Mais bizarrement, c'est les épreuves que vous avez traversées, votre personnalité si attachante qui ont fait de vous la légende que vous êtes aujourd'hui. J'ai une grande admiration pour vous; aujourd'hui « Impératrice d'Autriche » ou « Reine de Hongrie » sont associés à votre nom. Malgré les critiques, ne changez jamais votre personnalité, vous êtes une femme entière: c'est rare.

Je vais maintenant me permettre de vous poser quelques questions.

D'après ce que j'ai lu, vous avez à l'âge de vingt-deux ans attrapé la tuberculose, ce qui vous a amenée à vous éloigner de Vienne, pour les pays chauds. Mais ne pensez-vous pas que ce n'était pas une maladie physique, mais plutôt psychologique, avec la pression insupportable qui était sur vos épaules à la cour?  De plus, cette toux reprenait dès que vous reveniez à Vienne. Peut-être que ces maux étaient le signe que vous étouffiez, que vous n'en pouviez plus, que vous étiez à bout ? Et avez-vous pris cette opportunité de quitter Vienne comme une chance?

Dernière question: je sais que vous avez veillé votre belle-mère l'archiduchesse Sophie avant qu'elle ne meure. Vous avez su mettre vos différends de côté afin de la soulager durant ces dernières heures. Pardonnez-moi cette question un peu brutale; ne le prenez pas mal, mais vous êtes-vous sentie soulagée à sa mort, comme si on vous enlevait un poids des épaules? Vous évoquez souvent tout le mal qu'a pu vous faire l'archiduchesse, alors c'est une question que je me pose.

Voilà, j'en ai fini avec les questions, je pense que vous en avez déjà tant auxquelles répondre! J'espère que vous vous portez bien et l'empereur également. De ce que j'ai lu de lui, c'est un homme bien, un homme de devoir. Et l'amour qu'il a pour vous est vraiment beau. « Personne ne saura combien je l'ai aimée »: voilà les mots qu'il a eu pour vous; cette phrase m'a beaucoup touchée. Prenez soin de vous, Élizabeth.

Sincèrement,

Olivia


Chère Olivia,

Merci pour votre charmante lettre. Il n'y a rien que j'aime tant que de correspondre ainsi avec les âmes du futur. Je crois que seule la postérité saura me rendre justice, une justice que me refusent les hommes de mon époque, car ils n'ont jamais pris le temps de me comprendre. Et ce qu'ils ne comprennent pas, ils le nomment « folie »...

Évidemment, il ne faut pas être bien grand docteur pour comprendre que je n'avais pas la tuberculose, lorsque j'ai quitté Vienne pour Madère, mais que c'était justement la vie à la cour qui était en train de me tuer! À preuve, lors de mon retour six mois plus tard, après un très léger détour par Corfou, je me suis remise à tousser et à perdre l'appétit quatre jours à peine après avoir réintégré la Hofburg. Quatre jours! En fait, je me croyais mourante moi-même, et j'ai été la première surprise de constater le retour de ma santé dès que le bateau a repris la mer vers Corfou. Mais je n'étais pas totalement guérie pour autant, et quelques mois plus tard, alors que j'étais à Venise avec ma mère, je pouvais à peine marcher tellement mes jambes étaient enflées. On me croyait hydropique, et je croyais que je ne serais plus désormais qu'un poids pour l'empereur et mes enfants. Puis, le docteur Fisher, mandé de Munich par ma mère, a fini par me soigner comme il convenait, m'a envoyée prendre les eaux à Kissingen et a fait comprendre à mon époux et ma belle-mère qu'il ne saurait être question d'un autre enfant avant plusieurs années. J'ai compris que c'était ma vie à la cour, mon entourage et ma belle-famille qui avait failli avoir raison de moi, et c'est de là que date ma résolution de diriger désormais moi-même ma vie et de choisir de plus en plus mon entourage. Je me suis promis que la cour de Vienne ne me tuerait pas, mais pour cela il fallait que je m'en éloigne aussi souvent et aussi longtemps que possible. Ce que je fais consciencieusement depuis.

En ce qui concerne ma belle-mère, là aussi il ne faut pas être fin psychologue pour deviner que son décès ne m'a pas plongée très longtemps dans le chagrin. Je souffrais surtout de la peine de François-Joseph, qui aimait profondément sa mère. Il faut dire également que depuis la mort de mon beau-frère Max, qui était son fils préféré, ma belle-mère menait une vie très discrète et très retirée, et nos « accrochages » étaient beaucoup moins fréquents et moins virulents depuis quelques années. En fait, nous avions réussi à vivre dans une espèce de « pacte de non-agression », je n'avais plus peur d'elle et elle avait cessé de me mépriser et de me considérer comme une jolie potiche. Comme la cour suivait son exemple, j'ai pu gagner un certain respect à Vienne durant ses dernières années, mais je n'ai pu me résoudre à remplir la place qu'elle laissait vide à son décès. C'était trop tard, la coupure avec la cour avait été trop radicale, et on me détestait bien cordialement à cause du compromis avec la Hongrie. Je les ai donc laissés pleurer leur « vraie impératrice », en regrettant simplement qu'elle n'ait pas su être pour moi une seconde mère, comme elle l'avait pourtant promis lors de mon mariage. Si elle m'avait traitée avec un peu de tendresse et de compréhension, moi la jeune mariée d'à peine seize ans, c'est probablement tout mon rapport avec la cour et l'aristocratie viennoises qui en aurait été changé. Qui sait, peut-être aurais-je appris à y être heureuse?

Sincèrement,

Élisabeth