Isabelle
écrit à




L'Impératrice Sissi






A sa majeste la reine de Hongrie



Votre Majesté,

Vous avez été souvent mal comprise par vos contemporains, notamment par votre belle-mère, l'archiduchesse Sophie, qui était très dure avec vous et qui vous a séparée de vos enfants. C'était une femme sans cœur.

Quelles étaient vos relations avec l'impératrice des Français et quel rôle a-t-elle joué pour le Mexique? La malheureuse Charlotte de Belgique vous jalousait-elle pour accepter une couronne maudite comme celle du Mexique?

Pourquoi les français ont-ils abandonné l'archiduc Maximilien?

Si vous viviez à notre époque vous seriez mieux comprise.

Bonne journée, votre Majesté,

L'une de vos ferventes admiratrices


Chère Isabelle,
 
L'ais-je assez déconseillé, ce malheureux voyage au Mexique, à Charlotte et Maximilien! «Pourquoi quitter les orchidées de Miramar?» demandais-je à Charlotte. Miramar, le plus beau poème de Max, ce château qui reflétait tellement le caractère poétique et romanesque de cet archiduc plus Wittelsbach que Habsbourg. C'est sans doute pour cela qu'il était le préféré de l'archiduchesse; il tenait davantage de son côté à elle -qui était aussi le mien, soit dit en passant, bien qu'elle se soit longtemps plu à me traiter «d'oie Bavaroise»- que des Habsbourgs si rigides et dépourvus d'imagination. Malheureusement, il avait épousé une Cobourg ambitieuse, que sa situation d'épouse de frère cadet d'un empereur frustrait au plus haut point. Les Cobourgs ne nous ont pas porté bonheur, il n'y a qu'à voir l'union malheureuse de mon fils et de Stéphanie pour s'en persuader.
 
Eugénie a toujours été une fervente catholique, et l'idée d'implanter un empire, avec un souverain catholique, dans ce Mexique qui lui rappelait sans doute l'Espagne, l'a séduite. Quelques grands noms mexicains n'ont pas eu de mal à la persuader que le peuple n'attendait que cela. Il n'a pas été difficile pour Napoléon III de trouver le candidat idéal; les dissensions entre Max et mon époux étaient de notoriété publique, et tout le monde savait que Max ferait n'importe quoi, sinon pour un trône, du moins pour remplir un rôle politique, avoir le sentiment d'être utile, utiliser les talents dont la nature l'avait effectivement doué. Mais il était davantage idéaliste que réaliste, les descriptions des grands du Mexique venus le rencontrer n'ont pas eu de mal à le persuader qu'il serait reçu en héros dans ce pays lointain, et qu'il pourrait contribuer à recréer l'empire de Charles Quint sur lequel «le soleil ne se couchait pas», puisqu'il y aurait désormais des Habsbourgs régnant sur les deux continents. Mais de lui-même, je crois que Max n'y serait pas allé. Il voulait occuper un rôle, certes, mais il se voyait davantage en vice-roi d'Italie ou à la tête de la marine autrichienne. C'est son épouse, qui voulait désespérément une couronne, qui l'a talonné jusqu'à ce qu'il finisse par accepter cette couronne maudite.  Lorsque les choses se sont mises à aller vraiment mal au Mexique, lorsqu'il fut patent que le peuple n'attendait définitivement pas un roi étranger et que les États-Unis voisins n'étaient guère enthousiastes à voir un archiduc européen s'installer en souverain à leurs portes, Napoléon III décida de retirer les troupes qu'il avait installées dans le pays pour aider Max à asseoir son trône. Il savait bien, pourtant, que ce faisant il serait impossible à Maximilien de se maintenir! L'erreur de Max a été de demeurer sur ce trône fantôme, sur les instances de son épouse que la raison commençait déjà à abandonner. Même Franz, pourtant heureux au début de le voir partir, a décidé de le rétablir dans ses droits d'archiduc (auxquels il avait obligé Max à renoncer, ce qui fut l'occasion d'une dispute très orageuse entre les deux frères) afin de faciliter son retour et d'impressionner un peu les troupes de Juarez. Il croyait que les insurgés n'oseraient jamais porter la main sur un Habsbourg! Peu impressionné tant par son titre d'empereur que par ses titres autrichiens, Juarez n'a pas hésité une seconde à le soumettre à un procès truqué et à l'exécuter. L'assassiner serait plus exact.
 
C'est ainsi que le plus romantique des Habsbourgs périt misérablement, fusillé comme un malfaiteur, victime d'une ambition qui n'était même pas la sienne, et des idéaux qu'il n'a pas pu mettre en pratique. Ce qui me confirme dans l'idée que peu importe les valeurs des monarques, qu'ils soient dévoués, honnêtes et travailleurs comme mon époux ou idéalistes comme Maximilien, la monarchie est une forme archaïque de gouvernement. Je ne comprendrai jamais ces peuples qui nous supportent encore!
 
Amicalement,
 
Elisabeth