Jean-Yves Désormeaux
écrit à

   


L'Impératrice Sissi

     
   

À propos d'Hélène et de Karl-Ludwig

    Majesté,

C'est un honneur de communiquer pour la première fois avec Votre Majesté et de Lui présenter mes salutations les plus respectueuses, de Lui faire part également de ma sympathie la plus sincère, avec Sa permission!

Puis-je vous poser une question à propos de votre soeur, la Princesse Hélène, et du Prince Karl-Ludwig, le frère de François-Joseph? La vie de vos proches, parents et amis, m'intéresse aussi, avec la discrétion voulue, bien entendu. Mes références sont, bien sûr, marquées par la célèbre série cinématographique «Sissi». C'est le cas de beaucoup de monde, évidemment... Ah! La puissance de l'image! Pour en revenir à Hélène et à Karl-Ludwig, furent-ils aussi déçus par l'annonce de votre mariage avec l'Empereur que ce que montre le film? Cette déception était évidemment bien involontaire de votre part à tous les deux. Hélène se sentait déjà éprise de François-Joseph, émue à la perspective de devenir Impératrice d'Autriche et Karl-Ludwig voyait s'évanouir un espoir de jeunesse. J'ai toujours trouvé dommage que, dans cette histoire, le malheur des uns fasse le bonheur des autres!

Évidemment, personne n'y est pour rien. Dans le film, on vous voit agitée de scrupules bien compréhensibles à l'égard de votre soeur. Quant à François-Joseph, il ignore le sentiment que son frère vous porte. C'est bien dommage pour eux. Mais, d'après le film, tout est aussi bien ainsi, au regard de la personnalité des uns et des autres. Pouvez-vous m'en dire plus sur ce sujet? Quel est la part de la réalité dans le film? Comment Hélène et Karl-Ludwig ont-ils finalement vécu cet évènement?

Dans l'attente de votre réponse, je vous assure encore de ma sympathie respectueuse, en vous remerciant d'avoir bien voulu prêter attention à cette lettre.

JYD


Chère âme du futur,

Le «bonheur des uns» et le «malheur des autres» ne sont peut-être pas ceux que vous imaginez... Dans toute cette histoire, c’est Hélène qui a eu la meilleure part, qui a connu le véritable bonheur d’un mariage d’amour, assombri par l’affreux malheur de perdre son bien-aimé Maximilien après seulement dix ans d’une union harmonieuse et sans nuages.

C’est Karl-Ludwig qui a eu la meilleure part, avec ses trois (trois!) épouses successives qui ont su le rendre heureux, lui faire honneur à la Cour et lui donner de beaux enfants – dont l’actuel héritier du trône, François-Ferdinand – alors que je n’ai apporté que des soucis à l’empereur, en plus d’un sang gâté par la folie que j’ai, selon le rapport d’autopsie, transmis à mon fils...

Ce mariage n’a pas fait les malheureux que vous imaginiez. La malheureuse, ce fut et c’est aujourd’hui encore moi, qui détestai dès le premier jour ma position d’impératrice, ce rôle de poupée de porcelaine et de reproductrice que l’on voulut m’imposer, qui ne sut pas me faire aimer de la Cour, dont on enleva les enfants presque à la naissance... Le malheureux, ce fut l’empereur qui ne fut jamais payé en retour de l’immense amour dont il me combla car il ne sut jamais l’imposer à sa mère, il refusa de faire acte d’empereur dans sa propre maison en me donnant parfois raison contre elle. Il disait «Sissi est ravissante quant elle pleure», gâchant ainsi la possibilité qu’il aurait eu de me faire partager cet amour. La déception est le pire meurtrier de l’amour.

À Ischl, bien évidemment, j’étais fort embarrassée de l’attention que l’empereur me portait alors qu’il aurait dû, selon le programme établi, se consacrer entièrement à Hélène. Mais j’étais à ce point jeune et innocente que je ne comprenais pas vraiment ce qui se passait, même lorsqu’il m’a mis dans les bras tous les bouquets que, selon la tradition, il aurait dû distribuer aux autres danseuses. Ce n’est que le lendemain de ce bal, lorsque ma mère m’a transmis sa demande en mariage, que j’ai vraiment réalisé que je venais de «prendre le fiancé» de ma sœur aînée. Hélène ne m’en a jamais voulu, et s’est comportée jusqu’à la fin du séjour à Ischl avec une parfaite dignité. Ce mariage n’a jamais été pour elle une affaire de cœur, ce n’était qu’une union arrangée par nos mères; voyant ce que je suis devenue dans les années suivantes, je me demande même si elle n’a pas poussé un «ouf!» de soulagement! Évidemment, son orgueil a souffert de se voir dédaignée au profit de sa cadette, devant toute la parentèle Habsbourg et Wittelsbach rassemblée à Ischl, officiellement pour l’anniversaire de l’empereur, mais officieusement pour ces fiançailles dont l’organisation n’était qu’un secret de Polichinelle. Mais finalement, son mariage avec le prince de Tours & Taxis, quelques années plus tard, fut le plus heureux bien que malheureusement le plus court– de toutes les sœurs Wittelsbach.

Karl-Ludwig a effectivement été le premier à deviner le sentiment que Franz m’a porté dès le premier regard. Il s’en était ouvert à sa mère, espérant peut-être qu’elle pourrait empêcher la chose... Oui, Karl-Ludwig était amoureux de moi à cette époque, et il était fort sombre à l’annonce de nos fiançailles. Mais je crois qu’il était amoureux de moi de la même façon que j’étais amoureuse de Franz: un amour de jeunesse, aussi fragile que le cristal, et qui se serait probablement brisé au premier choc, comme le fit mon amour pour Franz. Il faut se méfier des amours de jeunesse, chère âme; passé le feu de la jeunesse, passé l’attrait de la nouveauté, passé le rêve et l’âge du romantisme, qu’en reste-t-il? François-Joseph avait passé cet âge dangereux lorsqu’il tomba amoureux de moi, c’est pourquoi son amour a perduré tel qu’il était en ces radieux jours d’août 1853.

Je ne sais comment j’aurais survécu à Vienne, sans cet amour qui était mon rempart contre l’hostilité de la Cour. J’y fus très mal reçue, et pas seulement par ma belle-mère. Tous ces gens se connaissent depuis des générations, fréquentent les mêmes salons et colportent les mêmes clabaudages dont je n’ai que faire. Leur plus grande fierté est d’affirmer qu’ils n’ont jamais lu un livre en entier! Et c’est dans cette société que j’aurais dû m’épanouir, que j’étais sensée trouver mon bonheur! L’empereur ne comprenais pas que je m’étiolais dans une telle atmosphère, il croyait à des enfantillages, il affirmait que sa mère ne voulait que notre bonheur... Un bonheur organisé, minuté, où les moindres battements de cœur étaient observés à la loupe par un parterre de courtisans. Hélène avait été élevée en vue d’une telle vie, elle aurait su s’en accommoder. J’ai bien failli en mourir.

Sincèrement,

Élisabeth