Lucie
écrit à




L'Impératrice Sissi






À propos de votre jeunesse



Bonjour madame,

Je vous admire beaucoup. Ainsi, je me permets de vous écrire car je suis de nature assez curieuse et je voudrais vous poser quelques questions.

Je voudrais en savoir davantage sur votre jeunesse en Bavière: vous étiez libre à ce qu'on dit, mais fréquentiez-vous seulement des personnes de votre rang ou également des roturiers et des personnes de milieux modestes? Quelles étaient vos relations avec vos domestiques et avec les habitants de votre village si vous les connaissiez? Mes questions sont sûrement stupides, veuillez pardonner mon ignorance car n'étant qu'une simple jeune fille de treize ans vivant au XXIème Siècle, j'ai du mal à concevoir quelle pouvait être la vie des personnes de votre époque et de votre rang.

J'ai lu en outre que vers l'âge de quatorze ans, vous étiez tombée amoureuse d'un écuyer de votre père et j'ai aussi été surprise lorsque j'ai lu dans une de vos lettres un passage dans lequel vous faisiez allusion «à la mise au lit de l'épousée» (en quoi consistait cela? qui était présent?). Pourriez-vous m'en dire plus?

Si j'ai posé des questions trop indiscrètes, je comprendrai très bien que vous ne voudrez pas répondre à certaines.

Avec tout le respect que je vous dois.

Lucie

Chère Lucie,
 
Les souvenirs d'enfance sont souvent idéalisés, surtout lorsque la vie d'adulte se révèle remplie de déceptions et de chagrins...  Je n'ai que d'heureux souvenirs de mon enfance, où je pouvais courir libre dans les champs, grimper aux arbres avec les enfants des villages avoisinants, nourrir et panser moi-même mon cheval ou barboter dans le lac avec mes frères et sœurs. Les domestiques de la maison étaient traités comme des membres de la famille, et avaient la permission de nous gronder copieusement lorsque nous étions (souvent) insupportables. Et ils ne s'en privaient pas!
 
J'ai souvenir d'une escapade avec mon père, je devais avoir environ onze ou douze ans. Nous avons mis la maisonnée en état d'alerte car nous sommes disparus pendant environ une semaine... Tout simplement, nous nous étions engagés dans une troupe de saltimbanques, mon père et moi, comme ça, pour s'amuser!  Mon père jouait de la cithare pendant que je dansais et recueillais les piécettes qu'on me lançait dans mon tablier. J'ai montré un jour l'une de ces pièces à ma dame d'honneur, Marie Festetics, lui mentionnant que c'était là le seul argent que j'estime avoir gagné honnêtement.
 
Oui, j'ai été amoureuse à quatorze ans. Le comte Richard était un écuyer de mon père. Il ne faut pas confondre «écuyer» avec un simple employé d'écurie, comme certains de mes correspondants le font trop souvent. L'écuyer est responsable du haras, et c'est un poste hautement honorifique. Le comte Grünne, ancien aide de camp de mon mari, n'a nullement ressenti comme une humiliation le fait d'être nommé Grand Écuyer de l'Empereur, après la défaite de Solferino. Tout au plus était-il fâché de ne plus jouer de rôle politique, mais son nouveau titre ne l'a pas insulté. Donc, le comte Richard était loin d'être un palefrenier! Il était de petite noblesse, écuyer de mon père, et très beau. Malheureusement, le libéralisme de mon père n'allait pas jusqu'à autoriser une alliance entre un comte et une Altesse Royale (titre que nous portions depuis 1845). Le comte a donc été envoyé en mission lointaine, en est revenu malade et est décédé peu après. J'étais anéantie, et c'est en partie pour me changer les idées que ma mère m'a traînée avec elle et Hélène, en août 1853, lors de ce fameux voyage à Ischl qui allait changer mon destin.
 
Le cérémonial de «la mise au lit de l'épousée» a été considérablement allégé pour moi, mais je l'ignorais et il m'a semblé tout de même très intimidant, une intrusion horrible dans ma vie privée. J'ignorais que ma tante Amélie avait, de son côté, dû voir défiler tous les dignitaires du royaume de Saxe devant son lit, lors de son mariage, lesquels ont benoîtement regardé mon oncle arriver dans la chambre, en robe de chambre et chemise, et se mettre au lit près de ma tante... Ce n'est qu'après leur départ que mon oncle a pu se relever et faire sa toilette du soir. Pour ma part, seule ma mère était présente lorsque je me suis couchée, et l'archiduchesse Sophie a conduit Franz dans la chambre. C'était tout simple, mais encore trop pour moi, et je me cachais dans la profusion de mes cheveux comme un oisillon se cache dans son nid. Toute mon horreur du cérémonial de la cour a certainement commencé ce soir-là.
 
Amicalement,
 
Élisabeth