Élisa
écrit à




L'Impératrice Sissi






Aimiez-vous Franz?



Impératrice Sissi,

Une vague d'admiration et de grande estime envers vous m'envahit en même temps que je vous écris!

Vous êtes, de loin, mon impératrice préférée. Votre vie m'impressionne! Vous êtes courageuse, belle, gentille et sincère. Une question, à laquelle je n'ai jamais eu de réponses, m'intrigue: aimiez-vous Franz, votre cher mari?

Tendrement,

Élisa


Chère Élisa,

Aimer. Oui, bien sûr… Mais qu’est-ce donc, en réalité? Voilà bien un verbe utilisé à toutes les sauces, pour décrire des choses bien diverses… On aime quelqu’un. On aime son chien. On aime les roses, le lait, son cheval… Un verbe bien dénaturé, s’il en est…

Si j’aime Franz? Oui, je l’aime, chère enfant. Je l’aime tendrement, il est l’être au monde que je souhaite le moins blesser, celui à qui je voudrais éviter tous soucis, moi qui lui en ai déjà tellement causés… Mais l’ai-je aimé? L’ai-je vraiment aimé comme lui m’a aimée? Non. Je dois être sincère, l’amour que Franz a pour moi a toujours dépassé, et de très loin, celui que j’ai pu éprouver pour lui dans toute ma vie. Oh, bien sûr, au temps de nos fiançailles, j’y ai cru. J’étais bien forcée d’y croire, on ne pouvait pas envoyer promener l’Empereur d’Autriche! Si donc il était amoureux de moi, je devais l’être de lui, cela tombait sous le sens! Et je me suis efforcée à l’amour, pendant au moins six ans. Pendant six années, j’ai pleuré son absence, attendu ses retours, dépendu de lui affectivement; toute ma vie tournait autour de lui, je faisais tout pour lui complaire, je cédais à tout ce que voulait sa mère, par amour pour lui. Par amour pour lui, j’ai sincèrement essayé de devenir une impératrice selon les «normes» de l’archiduchesse, de remplir les devoirs de ma fonction…

Après six années de luttes contre ce système qui m’emprisonnait, contre cet entourage aristocratique qui me méprisait, qui me privait de ma liberté de mouvement, de mes enfants, qui m’empêchait d’afficher mes affections et mes préférences, quelque chose s’est brisé en moi… Mon époux était préparé à ce genre de vie, il avait été élevé en prince héritier et savait qu’une vie de devoir et de représentation l’attendait. Rien dans mon éducation ne m’avait préparée à tout cela. Ni mon époux ni ma belle-mère n’ont compris mon besoin d’être avant tout une «personne», puisqu'eux-mêmes avaient renoncé à toute personnalité depuis longtemps, au nom de l’Empire d’Autriche. Je n’étais pas prête à abdiquer ainsi ma personnalité, et toute tentative de m’imposer un tant soit peu était considérée comme une preuve de ma jeunesse, de mon manque de maturité, ce qui a incité mon époux à confier nos enfants à sa mère. Comment pouvait-on confier les précieux héritiers de la race Habsbourg à une personne aussi adorable et adorée qu'infantile et irresponsable que moi? Toute cette lutte autour de nos enfants a été la première brèche dans mon amour pour lui. Ces luttes incessantes contre la rigidité de la Cour, contre ma belle-mère, ont fini par me rendre malade. J’ai bien vite remarqué –et toute l’Europe en même temps que moi!– que je commençais à me rétablir dès que je m’éloignais de Vienne… et de Franz.

Les déceptions, les chagrins, l’incompréhension ont détruit ce qui aurait pu être, chère enfant. S’il n’avait pas été Empereur, si sa mère, si la Cour nous avaient laissés ensemble plus longtemps, si les moments d’intimité, surtout au début de notre mariage –où j’ai dû passer ma «lune de miel» en compagnie de ma belle-mère!– avaient été plus nombreux, plus longs, s’il m’avait donné la confiance que je méritais en tant qu’épouse, impératrice et mère, si, si, si… Que de choses auraient été différentes! Aujourd’hui demeurent la tendresse, la confiance qui a fini par s’établir au fil des années, et surtout une complicité que peu de gens peuvent comprendre. C’est cette complicité qui m’a fait choisir l’Amie, Katherina Schratt, que j’ai moi-même placée auprès de Franz pour qu’elle le fasse rire, lui apporte la joie que je ne sais plus guère lui donner. Son amour pour moi demeure malgré tout, et peut-être même grâce à l’Amie. Grâce à elle, nous parlons de théâtre, nous nous promenons même souvent tous les trois dans les jardins de Schönbrunn sous le regard moqueur des courtisans. Je les entends chuchoter, critiquer ce qu’ils appellent une «liaison», critiquer mon amitié pour Katherina parce qu’ils n’ont jamais compris que c’est justement par amour pour Franz que j’ai fait naître cette amitié.

L’amour peut prendre diverses formes, chère enfant. Mon amour pour Franz a pris une forme que les bien-pensants aiment critiquer parce qu’ils n’essaient pas de la comprendre. Mais ce qui importe, c’est que le lien qui m’unit à Franz, bien qu’il se soit modifié au fil des années, demeure solide. Il est le seul lien qui m’attache encore à l’Autriche, le seul être au monde pour qui je m’efforce, quelques mois par année, à demeurer dans cette ville de Vienne que je ne supporte plus. Cela, aussi, s’appelle de l’amour.

Amicalement,

Élisabeth