Lesli
écrit à




L'Impératrice Sissi






Admiration pour votre minceur et votre silhouette



Majesté,

J'ai énormément d'amiration pour vous et votre force de caractère, de vouloir rester aussi mince même si les conséquences étaient dramatiques sur votre santé, je pense à vos jambes et vos dents. A notre époque c'est un peu diffférent; j'arrive à faire attention en prenant des vitamines chez le pharmacien, je fais du sport comme vous, énormément de marche; j'essaye d'être aussi mince que vous! Du moins j'essaye et heusement maintenant je sais que je tiens d'une de mes arrières-grands-mères qui était très mince! Voilà, je ne vous ennuie pas plus, Majesté.

En vous remerciant d'etre-là et d'avoir existé!

En espérant vous relire Majesté

Mes salutations,

Lesli
Chère Lesli,

Je n’ai guère de mérite concernant ma silhouette. En effet, depuis que j’ai commencé à surveiller ma ligne, j’ai développé un réel dégoût pour la nourriture. Rien ne me soulève davantage le coeur que d’assister à un dîner, même avec ma famille. Ces odeurs, le bruit des couverts sur les assiettes, ce travail de mastication, de déglutition, de remplissage… quel supplice! Si la privation de nourriture a pu être pour moi un sacrifice lorsque j’ai commencé à me surveiller, je vous assure que ce n’est plus le cas aujourd’hui. Un verre de lait, quelques oranges, de l’eau, cela me suffit pour me sustenter.

Je ne crois pas que mes ennuis de santé aient quelque chose à voir avec ma façon de me nourrir. Oh, bien sûr, tous les médecins que j’ai rencontrés ont tenté de me le faire croire, mais ce sont de tels ânes! On voudrait que je mange. Et pourquoi donc? Pour que je finisse par ressembler à un tonneau comme cette pauvre grosse Schratt? Mes problèmes de dentition, qui remontent à ma plus tendre jeunesse –ma belle-mère ne s’est pas privée de m’en faire la remarque dès l’époque de mes fiançailles– sont un problème de famille. Le roi Louis II avait les dents très gâtées, et ma sœur Sophie d’Alençon consultait son dentiste si souvent qu’il fut le seul à pouvoir l’identifier, après l’horrible incendie du Bazar de la Charité. D’ailleurs, les mauvaises dents ne sont pas que l’apanage des Wittelsbach. Regardez un peu les portraits des grands personnages de mon époque. Rares sont ceux –et celles– qui sourient à pleines dents.  Je ne crois donc pas que mes problèmes de dentition aient un lien quelconque avec ma nutrition.

Quant à mes problèmes avec mes jambes, ainsi que me le faisait remarquer le Docteur Metzger, ils sont très certainement dus à un abus de mouvement et d’exercice. Vous savez, à une certaine époque, je pouvais monter à cheval une journée entière, ne mettant pied à terre que pour changer de monture; de même, mes longues promenades qui ont ensuite remplacé l’équitation pouvaient parfois durer jusqu’à huit heures d’affilée. Tout cela a malheureusement usé mes jambes, qui me refusent désormais le très exigeant travail que je leur demande. J’en veux à ce misérable corps de ne plus vouloir faire ma volonté. Que m’arrivera-t-il si un jour je ne puis plus marcher? Clouée sur place, impossible de fuir la Kekerburg, le palais-cachot… je crois que je préférerais me donner la mort plutôt que de subir un tel sort. «Alors tu iras en enfer» me dit alors mon époux. Ce à quoi je réponds que l’enfer, on l’a déjà sur terre!

Amicalement,

Élisabeth


Votre Majesté,

J'espère ne pas abuser de vous mais j'aimerais un conseil de vous, Votre Altesse.

Ma belle-soeur est très jalouse de moi et d'autres personnes que moi se sont aussi aperçues cette jalousie à mon égard. Elle cherche des défauts sur mon physique et surtout sur mes dents comme l'a fait votre belle-mère avec vous. Quelle serait votre attitude et votre manière de lui répondre, Votre Altesse?

En vous remerciant de me répondre car vous êtes pour moi et pour beaucoup de personnes un réconfort, veuillez agréer, Votre Majesté, ma sincères salutations,

Lesli


Chère Lesli,

J'étais très jeune, quinze ans à peine, très vulnérable et très impressionnable lorsque ma belle-mère a fait ses réflexions désobligeantes sur ma dentition. J'en ai été blessée et complexée pour le reste de ma vie, de sorte que j'ai vite pris l'habitude de sourire ou de parler en ouvrant à peine les lèvres, ce qui rend mon élocution difficile à comprendre pour qui n'est pas habitué. Il y a fort à parier qu'une telle remarque, faite aujourd'hui, me laisserait suprêmement indifférente. En fait, de nos jours, je ne suis plus surprise que lorsque quelqu'un dit ou écrit du bien de moi.

C'est là  le seul bon conseil que je puis vous donner face aux jaloux et aux médisants, chère Lesli: la plus totale, la plus dédaigneuse indifférence, plus blessante pour vos détracteurs que n'importe quelle réplique du tac au tac que vous pourriez faire. Votre indifférence montrera simplement à votre belle-soeur qu'elle n'a pas le pouvoir de vous blesser, qu'en fait elle n'a aucun pouvoir sur vous, et c'est finalement sur elle que retombera l'odieux de ses remarques. Les jaloux ne finissent jamais heureux, croyez-moi chère amie. Il fut un temps où mon beau-frère Louis-Victor, dans le seul but de me blesser, me rapportait fidèlement tous les ragots qui circulaient sur mon compte. À force de commérages et de clabaudages, il a vraiment gâché ma vie. Mais des années plus tard, suite à  un scandale dans un bain turc de Vienne, mon époux a du l'exiler loin de la capitale.  Il dépérit, le pauvre, privé des méchancetés et des potins qui étaient toute sa nourriture! Seul mon fils Rodolphe avait encore la charité de le visiter et de le «nourrir» de temps à autres, en lui donnant des nouvelles de la Cour.  Il n'a pas été gagnant, à ce vilain jeu.

Ma belle-soeur Charlotte, élue à une certaine époque «Beauté de la Cour» par les courtisans qui souhaitaient par là me blesser et créer de la rivalité entre nous, n'a pas gagné elle non plus à  me jalouser, la malheureuse.  Elle qui faisait si bellement étalage de ses connaissances et de son arbre généalogique irréprochable, qui affectait de me traiter avec  «ménagements» lors de mon retour de Madère, sous-entendant par là que je n'étais peut-être pas très équilibrée, eh bien cette belle et intelligente Charlotte croupit depuis trente ans dans les affres de la folie. La rançon de sa jalousie, et de son ambition, qu'elle avait réussi à transmettre à Max (ne disait-on pas que c'était «un cadet déçu de ne pas être un aîné»), fut la mort pour ce pauvre Max et la folie pour elle.

Vous savez, chère Lesli, l'humain est ainsi fait qu'il se délecte des méchancetés qu'il entend, et rares sont ceux qui vont en vérifier la véracité avant de les colporter à leur tour. Trop rarement vous verrez quelqu'un se chagriner de ce qu'on dit du mal de son voisin. En ce qui me concerne, rien n'est plus important que de fuir les commérages et les porteurs de vilains potins.  Plus vous éviterez votre belle-soeur, mieux vous vous porterez.

Amicalement,

Élisabeth

Votre Majesté!

L'amitié dite féminine a je pense bien changé! De nos jours cela existe encore mais, voyez-vous, la jalousie aussi! Les commérages aussi! Pour ma part, je n'ai qu'une amie. C'est sûr, vous avez dû aussi connaître ça! Mais franchement j'y crois de moins en moins, à l'amitié...

Bien à vous, votre Majesté! Douce Sissi!


Chère Lesli,

Je paraphraserai la célèbre marquise de Sévigné en vous disant qu’ayant renoncé à l’amour, j’ai rempli mon cœur d’amitié. L’amitié vraie est certes rare, et elle est d’autant plus précieuse à cause de cette rareté; vous avez donc raison de ne pas l’éparpiller ni la gaspiller à la légère, mais de la concentrer sur des êtres qui en valent vraiment la peine.

Le seul véritable «ami masculin» que j’ai eu fut le comte Andràssy. Avec tout autre homme, qu’il s’agisse de mes lecteurs grecs, mon «pilote» de la grande époque de la chasse à courre Bay Middleton ou mes fervents admirateurs comme le beau Nick Esterhàzy, Rudi Lichtenstein ou ce pauvre Alfred Gurniak, toutes ces «amitiés» ont toujours été empoisonnées par l’amour. Tous ces hommes attendent, espèrent quelque chose de moi, quelque chose que jamais je n’ai été disposée à leur donner. Ils tournent autour de moi, tels des papillons autour d’une flamme, ignorant qu’ils peuvent s’y brûler. Et ils s’y brûleront les ailes, sans jamais m’avoir rien apporté, tout comme je ne leur ai rien donné de moi.

L’amitié féminine, lorsqu’elle est vraie, est bien différente. Elle annihile l’homme, l’escamote dans un trou comme une marionnette, brise son importance et parfois même jusqu’à son existence! Une amitié féminine est une armure, un mur sur lequel la force de l’homme vient se fracasser; les confidences, les secrets murmurés auxquels ils n’ont aucune part nous vengent du joug qu’ils essaient autant qu’ils peuvent de nous imposer. J’ai su m’affranchir de cette condition servile à laquelle mon état de femme et d’impératrice semblait me condamner. Je me suis entourée d’amies véritables, d’âmes dévouées, Carmen Sylva et mes chères Hongroises sur lesquelles la Cour n’a aucune prise. Je vis évidemment dans un monde différent du vôtre, chère enfant. Mais je vis également à l’écart de mon propre monde. Si, comme tous le désiraient, j’avais vraiment fait partie de cette aristocratie que je méprise, si j’avais été une impératrice selon l’idée de l’archiduchesse Sophie, alors certainement je vous donnerais raison. Je n’aurais probablement eu comme amies que des personnes intéressées, insincères, des commères imbues d’elles-mêmes comme Pauline de Metternich, surnommée «Mauline Petternich», ce qui signifie peu ou prou «mauvaise langue».

C’est ma singularité même qui a attiré autour de moi des haines solides, mais également des amitiés véritables, peu nombreuses certes, mais précieuses en raison même de leur rareté. Je vous souhaite de pouvoir tisser autour de vous de tels liens, qui sauront un jour être un rempart entre vous et le monde matériel, le monde des hommes.

Amicalement,

Élisabeth