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Elysabeth
écrit à
L'Impératrice Sissi
L'Impératrice Sissi


Vos passe-temps


   

Très chère Sissi,

Je m'appelle comme vous Elysabeth, bien que l'orthographe diffère. J'aurais voulu que vous vous décriviez, moralement plus que physiquement, puisque j'ai là envie de vous dire que tout le monde est beau dans ce monde (quel qu'il soit). Quels étaient vos passe-temps? Qu'aimiez-vous? Aviez-vous beaucoup de frères et soeurs? Comment viviez-vous votre enfance, votre jeunesse? Etes-vous allemande de Bavière (Bayern, aujourd'hui) ou bien Autrichienne? Quels liens avez-vous avec la Hongrie (il se peut que vous n'en ayiez pas)?

J'ai besoin de connaître l'histoire d'une princesse telle que vous l'avez été (bien que vous êtes à présent plus que ça, en terme d'aristocratie).À mes yeux, une princesse est une gravure, une légende et j'aimerais en être une: celle des temps modernes. Je n'ai plus qu'à rêver.

Merci de prendre le temps de me répondre, chère Sissi. Je vous aime fort et vous embrasse.

Elysabeth


Chère Élysabeth,

Merci de vos mots si doux, à la fin de votre lettre. Ils me font chaud au cœur, en une époque où il n’y a guère autour de moi que du mépris, de l’indifférence et de la médisance. Vous me demandez de me décrire moralement; je vous dirai simplement que, Dieu m’est témoin, je n’ai jamais fait le mal. Cependant, on m’a tellement honnie, dénigrée et méprisée que je fuis désormais la compagnie des hommes. La nature ne vous blesse pas, les arbres ne répètent pas mes secrets et la mer est la plus belle chose qui soit au monde.

Vous devinerez sans doute à ces mots que l’un de mes principaux passe-temps est de voyager. La mer m’attire dès que je la regarde. En fait, tous les navires qui quittent un port me donnent envie d’être à leur bord. Quelle que soit la destination -l’Amérique, l’Angleterre, l’Afrique du Nord- l’important est d’être en mouvement et de ne pas demeurer quelque part trop longtemps. Après avoir parcouru la Méditerranée, l’Adriatique et la Mer du Nord dans tous les sens, c’est désormais l’Europe qui est mon aire de voyages. Je vais de la France à la Suisse, du Cap Martin à Biarritz en passant Genève… J’aime particulièrement le lac Léman, qui me rappelle la mer, et je compte bien y retourner cet automne.

Les voyages ont toujours fait partie de ma vie, mais certains de mes passe-temps sont également beaucoup plus «intellectuels»; j’ai par exemple beaucoup étudié le grec, tant le grec moderne que le grec ancien, et je puis désormais lire Homère dans le texte. Je me suis parfois amusée à traduire Shakespeare en grec, comme cela, à titre d’exercice! Je marche également beaucoup, bien que ces derniers temps ma sciatique m’ait obligée à ralentir considérablement ma cadence. Il fut une époque où je pouvais marcher jusqu’à huit heures sans désemparer! L’équitation a également tenu une grande place dans ma vie, tant pour la chasse à courre –le galop, le saut– que pour l’art équestre de haute école, que j’ai appris au Grand Manège espagnol de Vienne et en prenant également des leçons auprès d’écuyères chevronnées comme Émilie Loisset et Élisa Petzold (qu’on appelait aussi Élisa Renz). J’ai fait de l’escrime, de l’escalade… Rien de bien conventionnel, à comparer aux passe-temps des dames de l’aristocratie, qui se régalent de théâtre et de cancans scabreux et qui se contentent, pour tout exercice, d’ouvrir leur ombrelle!

Je suis née en Bavière. Je suis donc bavaroise de naissance, autrichienne par mariage et hongroise de cœur. La Hongrie tient une place privilégiée dans ma vie. J’ai longuement lutté pour que ce peuple noble et courageux retrouve la place qui lui appartenait traditionnellement dans l’Empire. J’ai réussi et le compromis austro-hongrois de 1867 est en grande partie mon œuvre. Mon couronnement comme reine de Hongrie, en juin 1867, fut le plus beau jour de toute ma «carrière» de souveraine, carrière que je n’ai jamais recherchée ni appréciée. Ce moment fut toutefois le plus touchant, car c’était par amour que ce peuple m’offrait cette couronne. C’est grâce à l’amour que j’ai éprouvé pour ce pays qu’il fait encore aujourd’hui partie de l’Empire de mon époux, un empire bien fragile selon moi bien que, selon toutes les apparences, il soit éternel. Je ne crois pas que l’empire, tel qu’il est aujourd’hui, perdurera encore longtemps; le vieux tronc pourri craque de partout, et vraiment, il a fait son temps.

J’avais sept frères et sœurs. Mes sœurs Sophie et Hélène ainsi que mon frère Max-Emmanuel sont aujourd’hui décédés; il me reste mes sœurs Marie et Mathilde, ainsi que mes frères Louis et Karl Théodore. Nous avons toujours été très liés, malgré quelques brouilles inévitables chez des personnes ayant toutes d’aussi forts caractères. Je visite toujours régulièrement mes sœurs, mais j’avoue ne pas voir souvent mon frère Louis, le père de ma nièce, Marie Larish, qui s’est compromise de telle façon lors des circonstances du décès de mon fils que je l’ai bannie de la Cour sans plus vouloir la voir ni entendre ses doléances. Mon frère a évidemment tenté de plaider la cause de sa fille, ce que je puis comprendre, mais il y a des trahisons sur lesquelles on ne peut passer. Ma nièce a abusé de ma confiance en présentant à mon fils celle qui allait l’aider à quitter ce monde, elle a refusé de m’avertir alors qu’elle sentait venir le danger. Ce sont des choses que je ne puis pardonner, quelle que puisse être l’affection qui m’attache à mon frère.

Quant à mon autre frère, Karl-Théodore, il a toujours été mon préféré et c’est à lui que je confierai par testament mes précieux poèmes pour publication ultérieure. Car ce fut là un de mes autres passe-temps, un passe temps qui fut bien plus que cela, un exutoire, une façon d'exprimer ce que je ne me suis jamais permise verbalement ou dans ma correspondance. Mon journal poétique sera publié, je l’espère, dans un peu moins de cinquante ans (nous sommes en 1898) et nous verrons alors toute l’influence que Henrich Heine a exercée sur moi. Ces poèmes sont d’ailleurs un hommage à ce maître, ce grand chantre de la langue allemande, et je suis persuadée qu’il m’a lui-même dicté certains d’entre eux. C’est vous, âmes du futur, qui serez seules dignes de les lire, car mes contemporains ne me comprendront jamais.

Amicalement,

Élisabeth

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