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Lao She

     
   

Suicide

    Monsieur Lao She,

Je me sens très honorée de pouvoir vous écrire. J'ai fait votre connaissance par l'intermédiaire d'une amie pékinoise qui apprend le français en ma compagnie et qui m'a suggéré de lire l'histoire de ce conducteur de pousse-pousse qui vous a rendu si célèbre à Pékin et dont on a tiré, paraît-il, un film. Certes vous ne manquez pas d'humour mais ce roman est d'une angoissante tristesse. À chaque chapitre, on souhaite que le héros puisse enfin s'en sortir mais il va de catastrophe en catastrophe, accablé par un destin impitoyable. J'aimerais savoir si votre vision de la vie correspond bien à cette fatalité angoissante qui, quelles que soient les forces humaines à la limite du possible, fait de l'humain un vaincu.

J’ai appris aussi qu'il existait une fin plus optimiste de ce livre à l'usage des Américains, et qu'avant l'arrivée de Mao, votre oeuvre était plus «authentiquement géniale « mais qu'ensuite vous vous êtes senti obligé de rentrer dans les rangs (excusez-moi si je retourne le couteau dans la plaie.)

Enfin, dernière question, êtes-vous un homme heureux de vivre? je vous remercie d'être qui vous êtes.

Solange Bouriau.



Ma chère Solange,

Tout d'abord, je suis moi aussi très heureux de pouvoir vous écrire. Je suis flatté que vous ayez eu la patience de lire mon livre «Le Pousse-pousse», cela me touche beaucoup, car j'y ai mis beaucoup de coeur. Ma vision de la vie n'est pas si sombre que cela, savez-vous? Je n'aime pas le manichéisme et les séparations bien-mal, joie-peine. Si vous observez le symbole chinois si célèbre exporté allègrement de vos jours, le tao, vous observerez que dans la partie Yin, il y'a une part de Yang, et vice-versa. Dans toute peine, on peut trouver de la joie, même dans les pires.

C'est pourquoi Siang-Ce Le Chameau continue à tenter de s'en sortir, même si le destin lui fait réellement tout voir (surtout le pire, je dois l'avouer). La fin est pessimiste, certes, mais avouez que la période que j'ai vécue s'y prêtait. Malgré tout, je n'aime pas réellement les «Happy End» comme disent les Américains. Sachez que la fin optimiste n'a pas été écrite par moi-même, mais par ma traductrice, avec qui j'ai appris la langue anglaise. L'humain, un vaincu? Je ne le crois pas, du moins je ne le crois plus. L'espoir se fait se démener. Certes Siang-Ce devient un triste ivrogne, mais tout le monde ne finit pas comme ça. Lisez «Quatre Générations sous un même Toit». Le Vieux Qin vit, malgré la perte de sa petite fille. Il a réussi à maintenir ses quatre générations sous son toit, malgré les barbaries japonaises, et malgré la faim. Il n'a pas perdu. Les chemins sont les mêmes, pas les destinations. Le nombre de croisements est immense, et je ne suis ni devin, ni dieu. Je suis désolée de vous contredire, ma chère Solange, mais votre compliment sur mon oeuvre «authentiquement géniale» me trouble. Je n'ai jamais été génial. J'essaye simplement de faire passer des idées et de témoigner à ma manière des temps que j'ai vécus. Ne vous sentez pas coupable de retourner le couteau dans la plaie, comme vous dites. La Révolution est en marche, j'espère bien pouvoir m'en tirer sans trop de problèmes, l'élan enthousiaste dégénère, me semble-t-il.

Chère Solange, pour répondre à votre dernière question, je suis comme tout le monde, parfois heureux de vivre, parfois déçu par cette dernière. Néanmoins, il faut savoir passer le cap, avancer dans la vie. Ce n'est pas avec le désespoir qu'on peut s'en tirer. La persévérance permet de s'en sortir, souvent. Le destin ne s'acharne jamais comme il s'est acharné sur Le Chameau. Remarquez d'ailleurs qu'il porte bien son nom, ce n'est pas un hasard si je lui ai donné ce surnom. Il est accablé comme ces pauvres bêtes. Tant que vous ne vous sentirez pas pousser de bosses, continuez à espérer. C'est ce que je fais, et ça me réussit très bien.

Sur ces mots d'espoir, je vous souhaite une excellente année occidentale, voire plus. Saluez bien votre amie, la langue française peut paraître compliquée, mais le chinois, qu'est-ce alors?

Lao She
 

Cher Lao She,

Heureuse de voir que l'angoisse qu'a provoquée en moi ce destin impitoyable du chameau n'est pas une projection de votre personnalité, ce qui me permet de vous imaginer plutôt comme ces juifs de la Shoah qui n'ont malgré tout pas renoncé à leur humour, forme ultime de l'intelligence humaine luttant contre son destin... Le Tao, oui, j’ai essayé de jeter un regard sur cette voie grâce à Jung, un psychanalyste de chez nous qui reprend cette opposition que l'on trouve d'ailleurs chez un de nos premiers penseurs grecs, Héraclite. L'orient n'est peut-être pas aussi éloigné de l'occident qu'on le croit! Je vais donc lire ce second livre que vous me conseillez, et puis, si vous le voulez bien, je vous écrirai de nouveau pour vous en parler. Nous découvrons de plus en plus la richesse de la littérature chinoise mais quand comme moi on habite en province et que la maladie vous empêche de bouger comme on le voudrait, le web est génial pour nous guider! encore merci et que cette nouvelle année vous soit douce et légère...