Astrid
écrit à

   


Lao She

     
   

L'humanité en perdition

    Très cher Lao She,

Je suis honorée de pouvoir correspondre avec un homme tel que vous.

J'aimerai connaître votre sentiment sur nos modes de vie en ce début de 21ème siècle. Que pensez-vous de ces craintes, de ces phobies que l'humain s'invente et qui, je pense, tendent à masquer leurs peurs primaires, telles que la mort et la maladie? Quelle serait votre philosophie face aux violences gratuites qui naissent quotidiennement dans le monde?

Nous sommes de gros consommateurs d'anti-dépresseurs (les pilules du bonheur), d'alcool, de drogues, et je m'inquiète de ces comportements irrationnels qui rendent les hommes encore plus tristes et apathiques, plus agressifs et irrespectueux!

Même les croyants ne semblent plus être apaisés par le pouvoir divin! Pour ma part je suis agnostique et ma spiritualité est sans Dieu ni religion. C'est dans la vie que je vais chercher ma force au quotidien.

Je viens justement de perdre une grande amie et ce deuil fut une épreuve très difficile. J'ai cru, dans un premier temps, ne pas être en mesure d'accepter sa disparition. Aujourd'hui, éclairée par des sages, je partage avec elle les grandes émotions de ma vie ce qui me permet de chasser le chagrin qui gangrenait ma vie.

Je serais ravie de vous lire prochainement.

Amitiés ensoleillées,

Astrid



A Peiping, ce 24 Août 1966

Ma bien chère Astrid,

Vous êtes une chanceuse! Je viens de retrouver votre lettre, pas froissée, même pas décachetée, dans une corbeille pleine de vieux papiers. Le destin. Ou peut-être une farce de ce Dumontais, qui nous met en relation. En tout cas, je me remets avec difficulté de cette bastonnade que les Gardes Rouges m'ont infligée.

Puisque le destin semble avoir mis votre lettre sur mon chemin, je vais y répondre du mieux que je pourrai.

Que les hommes recherchent des échappatoires, je veux bien le croire, et je le comprends. Nous ne sommes pas tous des héros de la vie. J'irais plus loin, en disant positivement que nous sommes tous faibles, et que la compréhension envers ceux qui échouent est de rigueur. Il est toutefois inquiétant de constater que la vie sous soma devient un mode de vie. Aldous Huxley, un écrivain anglais que je vous recommande, a développé un point de vue intéressant là-dessus. Dans un livre dont le titre m'échappe (nous sommes tous faillibles!), il décrit la vie d'une société du bonheur, par le regard d'un étranger. L'abrutissement semble bien être la conséquence de ces drogues.

Qu'entendez-vous par «je partage avec elle les grandes émotions de ma vie»?

Je dois vous laisser, ma pauvre Astrid, j'ai mal au dos. Et mal à la vie, depuis qu'ils m'ont battu.

Peut-être vous enverrais-je une autre lettre pour continuer celle-ci, dans les prochains jours. J'ai trop mal au corps pour que ma tête pense correctement et je m'interdis l'usage de médicaments, qui de toute façon seraient introuvables. Il vaut mieux accepter ce qui se passe, exprimer son désaccord, mais ne pas chercher à enlever les oeillères de celui qui se les met lui-même. Perte de temps et irrespect.

Désolé de ne pouvoir continuer pour le moment. Je vous écrirai peut-être une autre lettre. Gardez espoir en la vie, pour vous-même du moins.

En ce qui me concerne, je vais méditer sur vos écrits au bord du lac Tai Ping, à Beijing.

Tout entièrement vôtre,

Lao She