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écrit à

   


William Shakespeare

     
   

Un coup de main autour de «Richard III»

   

Cher William,

Je vous écris de la part de mon «patron». Je suis actuellement stagiaire avec l'attaché de presse d'un théâtre parisien et nous préparons des dossiers de présentation pour la saison prochaine. Le premier spectacle de l'année sera votre pièce «Richard III».

Quelqu'un avait écrit une biographie de vous pour mettre dans le dossier. Je ne sais plus comment c'est venu dans la conversation, mais toujours est-il que Damien (l'attaché de presse) m'a dit en riant qu'il avait voulu vous demander de la rédiger vous-même mais qu'il n'avait pas réussi à vous joindre. Me voilà qui rétorque le plus sérieusement du monde: «Moi je sais comment le lui demander directement!». Et depuis il croit que je vis sur une autre planète... Pourriez vous lui écrire un petit mot pour qu'il arrête de croire que ma blondeur a dépassé les racines de mes cheveux?

Merci d'avance,

Cordialement, sérieusement et avec beaucoup d'humour,

Anne Le Gall

Pour le joindre:

Damien Trescartes, attaché de presse
d.trescartes@amandiers.com

PS: Pourriez-vous, si vous avez l'occasion de la voir, remercier Antigone pour ses conseils quand l'an dernier je ne trouvais pas le déclic pour l'interpréter sur scène?


Demoiselle Anne,

Dois-je comprendre que vous aimeriez que je vous résume ma vie en quelques lignes? Ce sera avec le plus grand plaisir!

Je suis le fils aîné de John Shakespeare et de Mary Arden, paix à leurs âmes. Mon père était gantier de son métier et s'adonnait aussi au commerce du cuir et de la laine, ici à Stratford. Au cours des années, mon père s'est impliqué dans les affaires du village, occupant diverses fonctions dont celles de maire et de juge de paix. Grâce à son statut ainsi acquis, j'ai eu la chance de fréquenter la King's New School. Ainsi, après les leçons élémentaires de lecture et d'écriture, j'ai appris les rudiments du latin et du grec à travers des oeuvres choisies de Plaute, Térence, Ovide et de nombre d'autres auteurs classiques.

Entretemps, j'ai travaillé avec mon père à la boutique et j'allais même avec lui quérir des fournitures lorsqu'il me le permettait. Lorsque j'eus quinze ans, je quittai la King's New School pour essayer de gagner ma vie. Bien sûr, mon père réclamait quelquefois mes services, mais j'eus aussi divers menus métiers. C'est à cette époque que je fis la connaissance d'Anne. Ma chère Anne. Bien qu'elle fût un peu plus âgée que moi, il n'empêchait que mes membres semblaient m'abandonner dès que nos regards se croisaient. Heureusement pour moi, un phénomène similaire se produisait aussi en elle, tant et si bien qu'avant longtemps je dus prendre mes responsabilités et j'épousai celle qui portait mon enfant. Susanna nous arriva six mois après les noces.

Puis vint la révélation. Une troupe de théâtre de Londres passa par Stratford lors d'une tournée. Cela n'était en rien un phénomène inhabituel. Cependant lors de cette visite pendant l'été de mon vingt-quatrième anniversaire je crois, ils se trouvaient à court d'un acteur. Ayant déjà nourri des ambitions qui, malgré mes modestes capacités, m'auraient fait user les planches d'une scène, je leur offris mes services afin de les dépanner. Comblant leur manque en période si inopportune, ils me firent terminer leur tournée et, contre toute attente, je partis m'installer – pour une saison croyais-je alors – dans la City.

Bien vite je me rendis compte que je ne pourrais demeurer dans un milieu qui me fascinait avec le modeste talent d'acteur qui était le mien. Il me fallait un créneau. Il semble qu'on me reconnût un certain talent pour la composition de raccords ou encore pour l'arrangement de scènes dont le texte de travail avait été égaré. J'avais trouvé mon créneau, ce qui me rendait presque indispensable pour la troupe. Mais ces maigres travaux ne me permettaient pas d'assurer la survie de ma famille laissée à Stratford. J'économisai et empruntai ici et là afin de devenir l'un des actionnaires de la troupe. Dorénavant, je participais au partage des recettes en plus d'être payé pour mes textes.

Je me mis donc en quête de matière afin de remplir mes nouvelles obligations d'auteur. D'abord, des pièces historiques. Ensuite les tragédies et enfin les pièces plus légères. Pourquoi en fut-il ainsi? Parce que c'est le public qui le réclamait. Les troupes sont toujours à la merci du public. Si une pièce ne lui plaît pas, il vous met à la rue. Je me suis plié à ces modes afin d'assurer le statut de la troupe. C'est en raison de cette vision que je pus m'associer à d'autres afin d'acheter le Globe et, plus tard, le Blackfriars, deux salles qui ont accueilli nos pièces. Tant que le public remplissait nos goussets, son intérêt était servi.

J'ai pris ma retraite il y a trois ans. Je suis revenu à Stratford pour y rester définitivement. Mes affaires ont prospéré malgré mes absences fréquentes. J'ai réussi à acquérir nombre d'immeubles et de terrains aux alentours de Stratford, assurant ainsi l'avenir de ma famille. Je vois donc à mes affaires et veille sur les deux enfants qui me restent – mon fils Hamnet est mort alors que j'étais à Londres – et sur leurs familles. J'espère vivre encore de nombreuses années auprès de ma chère Anne afin de la remercier à chaque jour du sacrifice qu'elle a dû faire pour me permettre de faire carrière.

Si je puis encore vous être utile, faites-le moi savoir.

Votre dévoué,

Wm. Shakespeare

Note de l'édition: Une copie de cette réponse a été envoyée à M. Trescartes.