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Roméo et Juliette (2) |
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| Emmanuelle Belin à William Shakespeare Sir, Quel plaisir d'avoir la possibilité de poser des questions à un dramaturge tel que vous. Professeur de lettres, je souhaiterais avoir vos lumières sur Roméo et Juliette car je dois l'aborder avec mes élèves et je pense qu'il serait plus judicieux de connaître votre avis quant à l'époque à laquelle vous avez écrit cette oeuvre ainsi que vos sentiments à l'égard des personnages qui s'entredéchirent. En effet, les élèves se plaignent toujours de nous entendre dire en votre nom des choses que vous ne pensez peut-être pas. Je profite également de l'occasion pour avoir votre sentiment sur les différentes adaptations cinématographiques qui ont été faites à partir de votre pièce et si elles vous plaisent. Je trouve dommage de ne pouvoir aborder vos autres œuvres, faute de temps. J'aurais particulièrement apprécié de les faire voyager au «royaume pourri» de Danemark... Puis-je vous poser une question? Avez-vous des préférences? Y a-t-il des personnages (si tant est qu'il s'agisse de personnages) que vous affectionniez particulièrement? Si oui, pour quelles raisons? Je vous remercie par avance de l'attention que vous accorderez à ma requête. Veuillez agréer, Sir, l'assurance de ma considération distinguée. Emmanuelle Belin Lady Emmanuelle, Je vous remercie de vous intéresser de la sorte à mes pièces. Le simple fait de savoir que l'on s'intéresse encore à mes oeuvres 400 ans après qu'elles furent jouées est bien au-delà de tout ce que j'aurais pu espérer. Sauf le respect que je vous porte, je crois que la personne le plus en mesure d'analyser ce que j'ai écrit se trouve à être vous-même. J'ai écrit le drame de Roméo et Juliette il y a plus de 20 ans et je n'y ai pas rajouté une ligne en plus de 10 ans. Je me suis bien sûr attardé aux considérations et aux motivations diverses des personnages lors de la rédaction. Mais dans les faits, la trame de fond n'est pas de moi. Je n'ai mis que des paroles dans la bouche de ces personnages. Des paroles qui, de surcroît, sont adaptées à mon public et à mon époque. J'ai habillé de belles draperies des personnages presque nus, tâchant le plus possible de leur permettre d'exprimer les sentiments que leur situation – individuelle et collective – imposait. Pour ce qui est de ces «adaptations cinématographiques», on a bien tenté de m'expliquer ce que c'était – et je crois en avoir une assez bonne idée – je ne peux que m'imaginer ce que cela représente. Je n'ai donc malheureusement pas vu ces adaptations. Je vous avouerais que mes préférences suivaient d'assez près ce sur quoi je travaillais à chaque pièce. Il ne faut pas se leurrer. Je pourrais vous dire que mon personnage préféré dans la Tragédie de «Hamlet Prince du Danemark» est Horatio. Je pourrais vous trouver les plus impressionnantes qualités de ce personnage qui, au fond, n'est qu'un spectateur malheureux d'un drame cruel – comme l'est le spectateur qui a payé sa place dans l'audience. Ce serait pourtant vous tromper. On ne concentre pas l'action sur une personne, sur un personnage, en lui écrivant des centaines de lignes sans éprouver pour lui quelque affection. Je pourrais cependant vous dire qu'en repensant au fossoyeur dans Hamlet j'éprouve soudainement une grande tendresse pour celui-ci. Je dirais ceci en repensant au bon Will Kemp qui interpréta si bien le rôle que ma mémoire l'y grava à jamais donnant la réplique à Burbage. Mais laissez passer trois jours et je pourrais changer d'avis complètement, me souvenant qu'avant de quitter ce monde, ce fourbe de Kemp me mit dans l'embarras en raison d'une somme qu'il me devait. Je dois maintenant vous laisser car je viens de me rappeler que je dois aller rendre visite à ma fille Judith. Il me faut encore tirer son bon à rien de mari, le fils Quiney, d'une dette de jeu. S'il croit qu'il touchera un seul penny de ce que je laisserai en mourant, je lui réserve une surprise qu'il n'est pas près d'oublier! Dommage pour ma pauvre Judith par contre. Enfin… Si je puis vous être utile à nouveau, vous m'obligeriez. Votre dévoué, Wm. Shakespeare |
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