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écrit à

   


William Shakespeare

     
   

Roméo et Élisabeth

   
Cher Monsieur,

J'ai lu, il y a quelques temps, Roméo et Juliette qui est une bien belle pièce et je suis en train de lire Hamlet, non moins fascinante. J'aurais quelques questions à poser, dont deux qui m'intriguent réellement.

Quel âge a Roméo? Je suppose qu'il a environ seize ans. Et quel âge ont Benvolio, Mercutio et Tybalt? Votre pièce Roméo et Juliette fait des références sexuelles, dont la tirade de Samson sur les femmes Montaigu. Est-ce que cela n'a pas choqué les gens de votre époque? Comment s'est passé votre rencontre avec la reine Élisabeth Ire?

Bien à vous,

Alexandre, 14 ans



Jeune Alexandre,

J'apprécie toujours apprendre qu'à votre époque de jeunes gens tels que vous sont encore sensibles à ce que j'ai pu écrire.

Vous aimeriez connaître l'âge de Roméo et des autres jeunes hommes de la pièce. Dites-moi, Alexandre, vous identifieriez-vous à l'un d'eux, par hasard? Dites-moi, y a-t-il une Juliette aussi? Je vous le souhaite de tout cœur.

Mon sentiment serait de donner à Roméo une période de vie plutôt qu'un âge précis. Roméo aime l'Amour jusqu'à en perdre la raison. Il n'a rien à perdre, si ce n'est cet Amour. Peu lui importe alors le différend entre les Capulet et les Montaîgu. Puisque vous cherchez à vous identifier à lui, je vous dirai que je vois Roméo comme un garçon d'environ quatorze ou quinze ans. Les autres personnages seraient donc plus vieux que lui, mais n'auraient jamais plus de vingt ans. J'ajouterai que ce n'est, me semble-t-il à ce moment-ci de ma vie, toutefois pas le genre de question que j'aurais pu me poser à l'époque. Mais comme on se mariait souvent très jeune en ces temps, je crois être près de cette relative vérité.

À votre deuxième question, je vous répondrai par une autre question: si le public redemande encore et encore qu'on lui raconte le destin tragique d'un homme dont la fille fut violée par deux autres hommes, qui lui ont ensuite coupé la langue pour ne pas qu'elle les dénonce; que ce même père en soit réduit à se couper lui-même la main pour prouver sa fidélité et, qu'ayant été trompé, il prépare à son ennemie (devenue la femme de son empereur) un plat composé des cadavres de ses propres fils, croyez-vous que ce même public s'offensera d'une tirade du genre de celle de Samson? Au contraire, le public en est ravi et rit de bon cœur à de tels propos, croyez-en ma parole!

En ce qui concerne Sa Majesté, nos rencontres furent limitées, mais toujours courtoises et empreintes de toute l'intelligence dont la Reine savait faire preuve en de pareilles occasions.

Je vous remercie encore pour votre message,

Votre dévoué,

William Shakespeare


Cher Monsieur,

Je vous remercie pour votre lettre. Pour répondre à votre question, je me sens très proche de Benvolio. Comme lui, je suis pacifique et si l'occasion se présente, j'essaierai d'être aussi pacifiste que lui. Comme moi, il est léger et préfère le rire aux larmes, c'est le genre de bon copain que j'aimerais avoir ou que je m'efforce d'être. Sinon, je n'ai pas ma propre Juliette, à part des amourettes à l'école primaire. L'amour est encore une chose très compliquée pour moi.

En parlant de Juliette, je dois avouer que je ne l'aime pas du tout. Je la trouve égoïste, froide et elle n'a de respect que pour son Roméo. Tant pis pour les autres. Selon vous, se conduit-elle comme ça car elle sait que la mort s'approche d'elle?

Dans une adaptation sur scène de cette magnifique pièce (je l'avoue, elle fait partie de mes livres préférés), on découvre que Tybalt et le seigneur Capulet ne sont pas aussi mauvais que ça. Tybalt se présente comme un jeune homme blessé emporté par le destin, tandis que le seigneur Capulet se présente comme un homme qui aime par-dessus tout sa fille. Que pensez-vous de cette «humanisation» de ces deux personnages?

J'ai lu entre temps MacBeth et Othello (j'ai essayé de lire Le Roi Lear mais cela me plaît moins). J'ai une question à vous poser par rapport à la première pièce. Puisque vous ne disposez pas à votre époque des moyens techniques de la mienne, comment faisiez-vous pour représenter le sang sur le capitaine blessé au début, puis la tête au bout de la pique de MacDuff à la fin?

Bien à vous,

Alexandre, quinze ans


Monsieur,

Il me fait plaisir de recevoir à nouveau une lettre de votre part. J'espérais pouvoir vous lire.

Ainsi, cher Benvolio, vous me poussez à me replonger dans mes souvenirs. J'aimerais être à la hauteur de vos attentes et éviter votre déplaisir.

Souvenez-vous que Juliette n'a pas encore quatorze ans. Dans la fleur de l'âge, l'âme s'embrase si vite que cette ardente passion voile les sens et parfois même la raison.

Juliette ignore tout de son véritable destin. Vous l'avez dit, pour elle, il n'y a que Roméo. Tout son être ne vibre qu'à la corde de ce jeune homme, son amour, son ennemi. Toutes ses actions ne visent qu'à trouver la paix et le bonheur auprès de Roméo.

Est-ce que ces traits de caractères prêtés à Tybalt et à Capulet nuisent à la représentation? Est-ce que le public se prend de sympathie pour ces personnages en raison de cette humanisation? Tout ce qui compte, c'est de faire oublier au public où il se trouve, qu'il entre au coeur de l'action et qu'il la vive, d'une certaine façon.

Il vous est peut-être difficile d'imaginer ceci, mais nous sommes en mesure de créer quantités d'effets qui permettent de représenter fidèlement l'action des scènes les plus vivantes. Titus Andronicus aurait-il connu un tel succès en son temps si nous avions laissé les spectateurs imaginer tout ce sang?

J'apprécie toujours vous lire. S'il y a quoi que ce soit, je demeure

Votre dévoué,

W. Shakespeare