Mitching machello
       
       
         
         

aoratos@caramail.com

      My dear Lord,

Oh mais qu'avez-vous donc fait de moi Monsieur Shakespeare? Dans vos oeuvres, je retrouve la passion que je vous porte et cette passion m'a menée sur les planches... Hamlet... dans une semaine je serai si près de vous.

Mais voilà, je suis une adolescente de seize ans que la passion pour vous a menée un peu trop loin. On me veut faire dire To be or not to be dans le public. On voudrait que je me promène et mène une conversation philosophique avec le public tout en songeant que je pourrais «his quietus make with a bare bodkin»... Qu'avez-vous voulu dire? To be or not to be? la formule est fort belle et la postérité n'a pas oublié... si vous aviez su... je suis si heureuse pour vous, si heureuse par vous, mais to be or not to be est-il un monologue tragique?

Kim
         
         

William Shakespeare

      Fair Kim,

Je ne peux que m'attrister en constatant qu'il doit y avoir fort longtemps déjà que votre représentation a eu lieu.

Vous dire que des affaires m'ont préoccupé tout ce printemps ne peuvent sans doute pas vous consoler autant que je le voudrais, mais je n'y puis rien. Si vous portez attention à ma correspondance avec votre époque, vous verrez que plusieurs autres missives sont sans réponses à ce jour encore. Je remercie tendrement ma chère Anne d'avoir gardé de l'ordre dans mes papiers pendant ma trop longue absence.

Qu'ai-je voulu dire par To be or not to be? There's the rub...! Vous devez vous plonger dans le drame du Prince pour ressentir son malaise. Déchiré entre l'action mais effrayé par ce que le Destin lui réserve peut-être. Cette éventualité est cause de son inaction: conscience makes cowards of us all. Ne sachant pas ce qu'il trouvera de l'autre côté de son trépas, il préfère endurer les slings and arrows of outrageous fortune plutôt que d'aller visiter un pays d'où nul voyageur n'est revenu.

J'espère que vous ne m'en voudrez pas d'avoir pris autant de temps à vous écrire. Eussé-je eu connaissance de l'urgence de votre demande plus tôt, soyez assurée que je vous l'aurais fait parvenir dans un délai plus convenable à votre situation.

Maintenant vos amis (dois-je oser ce mot?) n'ont plus aucun motif pour se rire de vous, veuillez néanmoins leur transmettre mes salutations.

Votre dévoué,

William Shakespeare
 
 

aoratos@caramail.com

  Maître Shakespeare, 

Je vous remercie de votre réponse et espère que vous prenez un peu de repos comme le commun des mortels estudiantins. La révolte des intermittents n'ayant pas dû vous laisser indifférent si vous avez jeté un coup d'oeil sur les actualités françaises, je doute à ce que vous ayiez vous aussi à assurer votre retraite... Tant qu'il y aura des Hommes, le temps ne vous fera pas injure.

Ce dont je voulais vous parler dans ma précédente missive, c'était l'ambiguïté du monologue To be or not to be. Cela je ne l'apprends à personne et si ces vers sont universellement et intemporellement connus, je sais bien que ce n'est guère sans raison. Cependant peut-on le considérer comme un monologue tragique? C'est-à-dire Hamlet au bord du suicide? Ou «simplement» une réflexion sur la vie, la mort, la condition de l'homme?

Mes amis se moquent en vain, those aren't knaves who doth think I am easier to be played on than a pipe... et permettez que je ne leur transmette pas vos salutations.

Yours faithfully,

Kim
  
 

William Shakespeare

  Fairest Kim,

Comme j'aimerais pouvoir laisser mes affaires quelques temps afin de me reposer! Je crains cependant que, ne sachant que faire de ce temps de répit, j'en perde toute volonté d'y revenir. Je ne peux me permettre celà en ce moment. Anne ne cesse de me répéter que seule la Mort m'arrachera à mes papiers. Moi je lui réponds qu'elle a probablement raison, une fois de plus.

Le passage qui vous intéresse est celui de la raison, par opposition à l'émotion. Hamlet a mis en branle une machination, et celle-ci doit suivre son cours avant que toute action ne soit prise. Ainsi, de l'inaction forcée surgit en son esprit le questionnement sur les avantages et désavantages de l'existence. Une vie misérable ou un rapide coup de dague? Le second serait le premier choix, à la seule condition que la Mort ne soit que sommeil, mais voilà: à quoi rêve-ton pendant ce sommeil éternel que l'on s'est soi-même attribué? 

En vous assurant de mon amitié,

Disposez de mes salutations comme bon vous semblera,

William S.