Excuse
       
       
         
         

adefossez@skynet.be

      Dear Will,

Je ne puis qu'abonder dans votre sens au sujet de la réponse que vous fîtes à ma citation approximative de votre merveilleuse oeuvre «Le Marchand de Venise». Un dicton italien (pays que vous et moi aimons beaucoup je pense) ne dit-il pas que traduire, c'est trahir («traduttore traditore»). Aussi ai-je désormais décidé de ne plus citer votre oeuvre que dans la langue de... Shakespeare c'est-à-dire l'anglais. (Langue dans laquelle je l'ai lue d'ailleurs). Ma citation d'Antonio n'était donc pas vraiment appropriée et je m'en excuse humblement.

Au fait si je signai Alexander MacBeth ma première missive, il s'agissait plus là d'un clin d'oeil de ma part que d'une véritable identification à ce sombre Écossais. Après tout pourquoi ne signerais-je pas Mac Beth? Suis-je donc le seul à user céans d'un pseudonyme???

Maintenant que ces différents points sont éclaircis, je peux enfin en venir au noeud du problème. Sachez d'abord que ma pièce préférée dans votre répertoire est votre admirable Hamlet. Votre tragédie danoise me fait invariablement penser à cette grande tragédie classique qu'est Oedipe Roi même si votre Hamlet la surpasse en bien des points (et ce n'est pas un petit compliment dans ma bouche...).

Et voilà donc ma question qui arrive enfin: comment un petit bourgeois de Stratford upon Avon qui ne fréquenta que la seule Grammar school de son village peut avoir dans ses pièces autant de références classiques, inventer des histoires sur des contrées que souvent il n'a même pas visitées et dont, pourtant, il décrit l'atmosphère avec exactitude? Ne croyez pas que je cherche à vous blesser, au contraire j'admire énormément les «self made man» comme vous et je veux ici vous donner l'occasion de clouer le bec à certaines personnes mal intentionnées...

Votre dévoué,

Alexander

 

       
         

William Shakespeare

  Cher Alexander,

C'est avec des sentiments mitigés que je prends connaissance de votre plus récente missive. J'aimerais que vous transmettiez les paroles suivantes à vos contemporains. Je suis William Shagspere de Stratford et ceux qui croient que je ne suis qu'un prête-nom pour quelque autre auteur souhaitant demeurer dans l'ombre me font bien rire! Pourquoi, puisque nous y sommes, ne m'attribuent-ils pas à l'inverse le canon entier de Marlowe, les écrits de Sir Francis Bacon ou encore pourquoi ne me craignent-ils pas comme si j'étais Walshingham? Le ridicule de ces suppositions est tel que je ne parviens pas, malgré tous mes efforts, à m'en insulter. J'ai moi-même écrit les meilleures et les pires de mes pièces et j'assume pleinement mes actes. Portez mon message, je vous le demande, Alexander, et par respect pour l'amitié que je vous porte, je considérerai en retour qu'il s'agit aussi de votre nom véritable.

Arrivons-en au coeur de votre question. Vous semblez oublier que mon père, paix à son âme, a été maire et juge de paix de Stratford, en plus des autres positions qu'il y occupa. En tant que fils de mon père, j'ai pu fréquenter la King's New School, située tout près de notre demeure de Henley Street.

Cette école était bien plus qu'une grammar school. On nous y donnait de fort bons cours de latin ainsi qu'une base de grec. Nos cours nous permettaient suffisamment d'aisance pour que nous puissions par la suite nous permettre d'utiliser d'autres langues, comme le français ou le latin. Je crois que mon français dans Henry V prouve ce que j'avance en ces lignes.

J'ai pu y faire la rencontre d'auteurs classiques tels que César, Cicéron, Ésope, Virgile, Horace, Ovide, Sénèque, pour ne nommer que ceux-ci. Nous étions formés à la logique et à la rhétorique aussi bien qu'en grammaire. Nous y étudiions les principes de l'art oratoire à travers les écrits de Quintilien et d'Érasme. À l'occasion, nous jouions aussi des scènes de Plaute ou de Terence. Et n'étant que le fils de John Shaxpere et n'étant pas le plus talentueux disciple de mes maîtres, je dois avouer que je garde de mes années d'étude un souvenir terne en partie à cause du manque de vision de la vie que j'avais à cette époque. Aujourd'hui, mon expérience m'a appris que j'aurais peut-être dû m'appliquer un peu plus afin d'être autre chose que le simple tenancier d'une maison de théâtre, fut-elle le Globe.

Mes références classiques viennent de mes études et de mon milieu. Je vois et j'entends des choses, puis les reporte dans mes pièces, les adaptant au goût du jour. Qui vous dit que mon admirable Hamlet (c'est vous qui le dites, car dans ma bouche, ces paroles seraient orgueil et vantardise) est entièrement de moi? Est-il possible que, comme pour Roméo et Juliette, je me sois inspiré d'une quelconque légende danoise? Poser la question est aussi y répondre, cher Alexander.

J'ai un peu voyagé étant plus jeune, mais j'ai aussi beaucoup écouté les voyageurs qui venaient en Angleterre. Je les rencontrais au cours de mes nombreux séjours dans quelque auberge de Londres, et laissez-moi vous dire qu'une choppe de cette ale de la City déliait volontiers même les langues les mieux pendues...

Je vous remercie de vos bonnes paroles à mon égard et demeure à votre disposition pour toute autre question que vous voudriez me soumettre.

Votre dévoué,

W. Shagspere