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Chère Comtesse de Ségur,
J'aime beaucoup vos livres. Parmi ceux que vous avez écrits, j'ai lu
«Les Malheurs de Sophie», «Les Vacances», «Les Petites Filles Modèles»,
«Le mauvais génie», «Histoire de la princesse Rosette» et «Un bon petit
diable». Puis-je vous poser deux-trois questions?
J'ai entendu dire qu'un de vos fils (ou petits-fils) était devenu
aveugle. Cette infirmité vous a inspiré le personnage de Juliette dans
«Un bon petit diable»? Dourakine avait-il le caractère de votre père? Et
Madeleine, Camille et Marguerite étaient-elles des personnages
ressemblant à de probables amies d'enfance que vous aviez eues en Russie
ou en France?
Merci d'avance pour votre réponse,
Alexandre 13 ans
Mon bon Alexandre,
Si seulement cette terrible maladie n'avait pu toucher que Gaston! Il
avait choisi d'entrer en religion, ce que son père avait eu du mal à
accepter car il est l'aîné de mes fils et devait devenir Pair de France.
Il a pris cela avec beaucoup de patience et de résignation chrétienne et
n'est d'ailleurs pas devenu aveugle d'un coup: sa vue a commencé à
baisser puis il a perdu un oeil et le deuxième quelques années plus tard
seulement. Ma fille Sabine, entrée à la Visitation, avait perdu la vue
d'un oeil et celle du deuxième commençait à baisser, elle est morte
cependant avant d'être aveugle tout à fait.
Tous deux ont accepté leur sort avec tant de douceur que j'en étais
admirative. Je dois même dire que Gaston priait pour être aveugle. Il
considère que c'est une épreuve qui lui permet de rester dans la voie de
Dieu. Pour moi, cela me console car je sais qu'il n'en souffre pas ou
qu’il est heureux subir son malheur qui devient par là même une
bénédiction.
Ainsi, au moment où je composais «Un bon petit Diable», la cécité de mes
enfants était déjà très présente dans ma vie, et je savais qu'elle ne
ferait qu'empirer, qu'on ne la pourrait jamais guérir.
Mon père, Fedor Rostopchine, n'avait pas le caractère du général
Dourakine, pour le moins je ne m'en suis pas inspiré, même s'ils ont
certains points communs. Il avait un certain entêtement russe, une
franchise parfois excessive qui avait d'ailleurs fait son succès auprès
du czar; il avait aussi quelques caprices extravagants dont il riait par
la suite. Il est vrai que mon père ressemble un peu à Dourakine
d'esprit, mais il n'en avait pas le physique qui serait plutôt celui
d'André, mon frère. Plusieurs personnes se sont reconnues en Dourakine,
en particulier un général de mes amis qui s'est depuis brouillé avec
moi… ce qui m'étonna fort, entre nous, parce que ce général russe était
venu en France après avoir abjuré sa religion et que mon Dourakine crie
haut et fort qu'il est schismatique.
Quant à Camille et Madeleine, comme je l'explique dans la préface des
Petites Filles Modèles, ce sont mes propres petites-filles, ni plus ni
moins. Camille et Madeleine de Malaret existent bel et bien, elles sont
telles que je les ai décrites. Quant à Marguerite, c'est un personnage
de mon invention qui se voulait une sorte d'intermédiaire entre Sophie
et Camille. Elle ressemble beaucoup à une autre de mes petites-filles,
Élisabeth Fresneau. En fait, Marguerite devait s'appeler Élisabeth mais
cela n'a pas pu se faire à cause de problèmes d'impression. C'est un
personnage pour lequel j'ai beaucoup d'affection, aussi j'avais demandé
à Olga, ma fille, de nommer ainsi sa prochaine enfant. Ma petite-fille,
Marguerite de Pitray, est morte à l'âge de deux ans et demi.
Je crois que j'aurais voulu être enfant dans leur enfance, mais cela ne
se peut pas et je me contenterai donc d'être une grand-mère aimante et
présente.
Tu me demandais dans ta lettre si tu pouvais me poser des questions,
quand c'est la seule d'entre elles que tu n'aurais pas dû formuler. Si
j'ai accepté l'offre de Dialogus, c'est justement pour avoir le plaisir
de correspondre avec de charmants jeunes lecteurs comme toi.
Comtesse de Ségur, née Rostopchine |