| Mélissa | ||
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| Votre inspiration | ||
| Chère Comtesse, J'aimerais vous poser quelques questions, d'où est venue l'inspiration pour écrire «Les malheurs de Sophie»? C'est un livre, un film, un dessin animé reconnu encore. Et je me souviens qu'hier encore mon institutrice m'a posé une question à votre sujet. Je vous félicite avec un grand sourire, «BRAVO». J'espère que vous me répondrez bientôt. À bientôt. Mélissa, votre plus grande admiratrice Chère Mélissa, J'ai eu parfois l'occasion de discuter avec d'autres correspondants de mes sources d'inspiration, et je pense que certaines de mes lettres t'intéresseront. Je ne te dirai rien de plus que ce que j'expliquais à ma petite-fille Élisabeth quand je lui ai dédicacé ce livre: Sophie est une petite fille que j'ai très bien connue dans mon enfance... Et Sophie est tout un tas d'enfants que j'ai très bien connus. Si je suis la spécialiste de l'indigestion au pain bis et à la crème, c'est ma fille Olga qui a le don de faire galoper les ânes. Tu sais, j'ai lu beaucoup de livres pleins d'enfants en papier mâché qui ne savaient dire que «oui papa» et «bien papa» quand on leur adresse la parole. Je voulais Sophie brouillonne, pleine de vie, de bonnes résolutions, de colères improbables, pleine d'amour aussi. Je la voulais vraie. Je pense que je ne me suis pas trompée de beaucoup. Permets-moi de t'embrasser. Sophie Rostopchine, comtesse de Ségur Chère Sophie Rostopchine, Je suis ravie d'avoir lu votre charmante lettre. C'est vrai que vous avez rencontré mademoiselle Sophie de Réan? Pardonnez-moi, j'aimerais tant vous poser quelques questions! Vous êtes une personnalité de grande renommée. Avez-vous déja rencontré la grande Sissi, l'impératrice? J'aimerais tant apprendre sur vous. Dans une de vos lettres, vous dites que vous connaissez une certaine Sophie de Rostopchine mais est-ce bien cette Sophie? Répondez-moi vite. Au revoir, Altesse. Mélissa Ma chère enfant, Halte là! Ne cours donc pas si vite! Je n'ai jamais rencontré Sophie de Réan. Elle est à la fois le fruit de mon imagination et celui de mes souvenirs. Je suis Sophie Rostopchine, veuve du comte de Ségur: cela, c'est indiscutable. Parce que je l'ai écrite, Sophie de Réan existe à part moi, en dehors de moi, et elle est chacun des enfants qui se sont reconnus en elle et qui l'ont aimée. Comprends-tu à présent ce que je veux dire quand j'explique que je ne suis pas tout à fait Sophie, et que Sophie n'est pas tout à fait moi? Comme tu l'as si bien dit, mes parents sont des aristocrates russes, et c'est en Autriche que règne l'Impératrice Elizabeth. On dit que c'est une très belle femme. Grand bien lui fasse; quant à moi, je ne l'ai jamais rencontrée mais après les ravages que l'Autriche a commis en Italie, j'aurais bien deux ou trois petites choses à lui dire. En ce qui concerne mes origines, il n'y a pas qu'Ivan qui ait été Terrible, chez nous! Mon père n'était pas un descendant du Tsar, loin de là. Mon grand-père paternel était un petit seigneur russe, assez rustre pour ce que j'en sais (je ne l'ai jamais connu). Mon père, qui a eu une grande carrière militaire, a construit sa gloire et sa fortune grâce au Tsar Paul Ier, mon parrain, à qui nous devions tout ce que nous étions. Cependant, une vieille légende familiale à laquelle plus personne ne croit mais qui nous amuse beaucoup raconte que les Rostopchine ne sont pas Russes mais Tartares, et qu'ils descendent en ligne directe de Genghis Khan, un adorable gentilhomme pas sanguinaire pour deux sous... Du moins ses victimes ne sont-elles plus là pour en parler. C'est celui là que tu as du confondre avec Ivan le Terrible. Je ne suis donc pas plus une altesse ni une princesse que toi, crois-le bien! Aussi je t'embrasse de tout mon cœur, Sophie Rostopchine, comtesse de Ségur Merci chère comtesse, Vous m'avez bien ouvert les yeux. Comme vous avez de la chance d'être tombée sur des parents aristocrates! Mais y a t-il des obligations quand nous sommes comtesse? Merci et au revoir; moi aussi je vous embrasse. Bisous. Mélissa Chère Mélissa, Quand on est comtesse, cela veut dire que l'on a épousé un comte, ou, en Russie, que l'on est la fille d'un comte. Je pense qu'on peut dire que ça ne dispense pas d'être aimable, mais ce n'est pas le fait d'être comtesse qui oblige à des choses particulières. On n'a pas besoin d'être comte pour posséder un château et des terres par exemple; il suffit d'avoir de l'argent, et on peut très bien être comte et pauvre si l'on si prend mal. On peut aussi avoir ce qu'on appelle une charge à la cour. Ma fille, la maman de Camille et Madeleine, était dame d'honneur de l'impératrice Eugénie quand elle était un peu plus jeune. Elle devait suivre la famille impériale partout, ce qui lui laissait très peu de temps pour voir les petites. Madeleine surtout en était très attristée. De plus, cela varie énormément en fonction du pays où l'on se trouve. En France, où tous les hommes sont -grâce au Ciel- égaux en droits, les gens qui travaillent les terres du château sont libres, ils ne m'appartiennent pas. En Russie, quand j'étais enfant, et encore à présent, en 1872, même si les choses ont beaucoup changé, ma famille avait des serfs, comme en France avant la Révolution. C'est très étrange pour un Français et très gênant pour beaucoup d'aristocrates Russes de ma génération. Ces gens nous appartenaient, c'est-à-dire qu'ils se prosternaient devant nous, que nous avions le droit de les battre -et nous le faisions, ou plutôt ma mère ordonnait de le faire- et même de les déporter en Sibérie, d'où nous étions à peu près certains qu'ils ne reviendraient pas. Et rien que pour cela, vois-tu, je suis ravie d'être Française. Je t'embrasse de tout mon cœur, Sophie Rostopchine, comtesse de Ségur Merci, comtesse, de cette réponse. J'ai une autre question: d'où vous est venue l'idée de madame Fichini, cette méchante femme, mais qui a quand même un cœur pur? Répondez-moi, merci. Mélissa P.-S.: Et répondez-moi vite. J'aime tant écouter les belles histoire de votre famille et de votre imagination! Chère Melissa, Comme beaucoup des personnages que j'ai créés, Fedora Fichini est inspirée par plusieurs personnes réelles. Au début, je pensais l'appeler madame Fichinov (j'ai hésité à lui donner des origines russes puis j'ai renoncé). Elle ressemble beaucoup à ma mère pour sa violence, mais c'est à peu près tout. Ma mère tient davantage de madame de Réan; elle était très froide, très posée, affreusement rigoriste aussi, mais elle était parfois prise de crises de colère absolument fulgurantes. Je voulais que madame Fichini soit attifée plutôt qu'habillée, fausse et ridicule. Si elle avait eu la froideur d'une madame de Réan, elle aurait été trop terrible. J'ai choisi de ne pas raconter la vie de madame Fichini avant qu'elle n'arrive à Fleurville, mais elle n'a pas dû être très facile. C'est une orpheline recueillie par un homme richissime dont elle épouse l'héritier pour lequel elle n'a bientôt plus aucune affection, qui est contrainte de quitter son pays pour la France, qu'elle ne connaît pas, qui est contrainte d'élever une enfant qu'elle n'aime pas, qui n'a aucun sens des convenances et que tout le monde trouve ridicule. C'est le fait de devenir mère qui va l'ouvrir aux autres, la rendre capable d'aimer, et lui faire comprendre toute l'horreur de ce qu'elle a fait subir à Sophie. Je dois aussi te dire que l'histoire de Sophie dans «Les petites filles modèles» tient beaucoup de celle d'un garçon dont je ne ferai jamais assez l'éloge et qui se trouve être mon neveu. Ses deux parents sont morts quand il était enfant, et il a été en partie élevé par ma mère. Le drame de Woldemar -puisque c'est son nom- c'est que ses parents n'étaient pas mariés à sa naissance, et qu'il porte le nom du premier mari de sa mère. Cet enfant, qui s'appelle Filippi, est un Rostopchine, un vrai Rostopchine, et l'héritier légitime de ma famille. Sa vie en Russie menaçait de devenir insupportable et je l'ai recueilli chez moi. Il a grandi en France, il est même devenu Français, et il travaille à présent aux Chemins de Fer de l'Est où il mène une assez belle carrière. Ma foi, je ne suis pas peu fière de lui. À bientôt, Sophie Rostopchine, comtesse de Ségur Merci; j'ai compris pour madame Fichini mais je suis en train de lire «Les petites filles modèles». Mais comment faites-vous pour faire sortir tant d'émotions dans une histoire? Répondez-moi vite. Mélissa Chère Mélissa, Je vais te dire une chose très courte, très simple et très vraie que même mes meilleurs amis ont mis des années à accepter et que l'on trouve très inconvenant dans la bouche d'une femme, a plus forte raison de ma condition: c'est mon métier. C'est à cela que j'ai travaillé tous les jours pendant quinze ans de ma vie, auxquels il faut ajouter ma carrière maternelle, qui est beaucoup plus longue... À bientôt, Sophie Rostopchine, comtesse de Ségur Merci pour votre réponse. Vos livres sont magnifiques mais avez-vous eu la même vie que Sophie de Réan? Chère Mélissa, Je t'ai raconté comment j'avais créé le personnage de Sophie de Réan. J'ai eu une vie très différente, puisque j'ai grandi en Russie, dans un château mille fois plus somptueux que ce qu'une petite Sophie de Réan pourrait imaginer, entourée de mes frères et sœurs, et que je n'ai rencontré qu'à mon arrivée à Paris mon futur mari, le comte Eugène de Ségur, qui était bien loin d'être un ami d'enfance. Ma mère n'est pas morte dans un naufrage, mon père ne s'est jamais remarié et je n'ai jamais été adoptée par qui que ce soit, même si de mon côté j'ai fait venir de Russie mon neveu Woldemar. À bientôt, Sophie Rostopchine, comtesse de Ségur Bonjour, Vous m'apprenez tellement de choses! En quelle année êtes-vous née et amusez-vous bien avec votre cousin. Chère Mélissa, Je suis née le 1er août 1799, le 19 juillet selon le calendrier orthodoxe. On célèbre ce jour-là en Russie Sainte Sophie de Constantinople, c'est pourquoi je me nomme ainsi. Sophie Rostopchine, comtesse de Ségur Bonjour, Qu'est-ce que le calendrier orthodoxe? Ça doit être cool d'être comtesse! Le calendrier orthodoxe ou calendrier julien diffère de quelques jours de celui qu'on emploie dans les pays catholiques, le calendrier grégorien. Dans ma famille, on commençait toutes les lettres en précisant les deux dates. Dialogus étant composé de bonnes âmes qui m'ont informée de ce que cool voulait dire, je ne peux que confirmer ta pensée. Cela peut être très cool d'être comtesse, mais c'est mille fois plus cool d'être écrivain. Sophie Rostopchine, comtesse de Ségur |
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