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La Comtesse de Ségur

     
   

Un amour de Sophia Fedorovna

    Bien le bonjour Sophie,

Non, tu ne me connais pas, mais moi, oui.

Lorsque j'étais enfant, entre 10 et 14 ans, c'est à peine si je jetais un regard condescendant sur cette littérature «de filles» publiée dans la bibliothèque verte. Des histoires de gosses, pensais-je alors. J'étais bien dédaigneux. Donc, je n'ai rien lu de tes charmantes histoires, sans le regretter jamais le moins du monde... jusqu'à aujourd'hui.

Il m'aura fallu de longues décennies pour ouvrir «L'auberge de l'ange gardien», puis «Après la pluie, le beau temps». J'ai lu, j'ai beaucoup pleuré et souri, j'ai été conquis.

Sophie, tu prétends être une grand-mère, je n'en crois rien! Tu es jeune et resplendissante, tu es la sensibilité, tu es la tendresse, l'amitié, la bonté, un amour de petite ruski intelligente et vive, dotée d'un esprit clair, simple et magnifique.

Bref, faisant fi de tout, je te déclare: je t'aime.

Pierre



Bonsoir Pierre,

Quelle profession de foi après un tel mépris! Je ne peux qu'en être charmée.

Oh non, je ne suis pas grand-mère, c'est encore trop jeune pour moi. J'ai à présent deux arrière-petits-fils. Me croirez-vous? Vous ne me connaissez qu'à travers mes romans, et je ne les ai écrits que passé mon premier demi-siècle. Jamais la jeune fille tendre que vous imaginez, et que j'étais sans doute, n'a pris la plume auparavant parce qu'elle était persuadée qu'elle n'avait absolument pas d'esprit.

Je suis jeune, dites-vous. Oui, je le suis dans mes livres, je suis tout et tous, j'ai cinq ans, j'en ai vingt et le quadruple, je me marie, je hurle sur un curé, je laboure des champs et je vole des poires au passage. Malheureusement, passé les pages, je suis une vieille catharreuse de soixante-treize ans un brin misanthrope.

«Mais vous êtes jeune tout de même, me direz-vous, et nous irons danser ensemble! Mademoiselle, accepteriez-vous d'être ma cavalière pour la prochaine contredanse?» Oui, j'ai été jeune, j'ai aimé parfois passionnément. J'ai été jeune, je ne le suis plus. J'aimerais parfois l'être encore.

Alors j'aurais apprécié à sa juste valeur votre fougue et votre timidité, votre franchise, votre droiture, peut-être mieux que je n'ai su le faire lorsque j'ai eu la chance de rencontrer, ce qui est rare, des hommes honnêtes. Ensuite, je me suis mariée.

Je vous aurais aimé, Pierre. Je vous aurais aimé. Et vous auriez sans doute préféré la petite Russe à la grande dame française. Je signerai donc ma lettre .

Sophia Fedorovna Rostopchina