Laurence
écrit à

   


La Comtesse de Ségur

     
   

Parler des personnes mortes

   

Chère Madame la Comtesse,
 
Permettez-moi de vous remercier pour vos merveilleux ouvrages, qui m'ont fait passer de très heureuses heures dans mon enfance.
 
En les lisant aujourd'hui à ma fille, je suis frappée de l'intérêt que vous portez aux enfants et surtout des méthodes éducatives que vous employez. En effet, vous prônez la douceur et la fermeté; parents et enfants tissent une relation de confiance; les enfants parlent à table et leurs parents s'intéressent à eux et parfois participent à leurs jeux. Je trouve même que vous vous engagez lorsque vous évoquez les parents de Christine, par exemple. A moins que je ne me trompe, il me semble que vous êtes beaucoup plus proche de notre époque que de la vôtre? C'est pourquoi j'encourage toujours les personnes critiquant la tonalité passée de mode de vos ouvrages, à les relire, justement!

Vos lettres publiées dans Dialogus m'ont permis d'avoir une idée de l'enfance que vous avez subie. J'admire le courage et l'intelligence dont vous avez fait preuve pour ne pas reproduire ce que vous avez vécu. J'ai été également étonnée de la manière dont vous parlez de votre mère. Loin de moi de vous juger ou de mettre en doute ce que vous avez malheureusement vécu. Il me semblait simplement que les conventions de votre époque n'approuvaient pas que l'on parle des morts d'une manière fâcheuse. Ainsi, votre fils Gaston, qui a écrit les souvenirs de votre vie, donne-t-il une autre version de votre conversion à la religion catholique. Il donne une image pieuse et courageuse de sa grand-mère. C'est pourquoi je me réjouis de ce que vous ayez choisi de ne nous point celer la vérité.
 
Permettez-moi de vous embrasser comme je vous aime.

Laurence


Chère Laurence,

Votre lettre, quoiqu'elle soit emplie d'éloges qui me font rougir, témoigne d'une grande sensibilité ainsi que de beaucoup de raison.

Je ne sais pas si je suis véritablement quelqu'un d'engagé, seulement une vieille dame qui semble savoir parler aux enfants et qui a des choses tantôt amusantes, tantôt importantes, tantôt terribles à leur raconter. Si, devenus grands, ils savent s'en souvenir, je crois que mes ouvrages n'auront pas été vains.

Vous me parlez des parents de Christine, des personnes comme il en existe hélas beaucoup. Je ne pense pas qu'il soit sain de laisser croire aux enfants qu'il est naturel d'aimer. Certains parents aiment leurs enfants, d'autres pas, d'autres enfin les aiment mal, aucun ne les aime trop. Les parents de Christine sont plus que de mauvais parents, ce sont de dangereux irresponsables, le père par faiblesse, la mère par égoïsme.

Vous me demandez si je ne suis pas plus proche de votre époque que de la mienne: si mes oeuvres vous parlent, c'est que le type de personnes que je décris existe toujours et que nos époques sont moins dissemblables que l'on pourrait le croire. C'est amusant; j'ai reçu il y a quelque temps les lettres d'une jeune personne qui me pensait justement très dure, stricte, voire amatrice d'autorité gratuite, autant parce qu'elle m'avait mal lu que parce qu'elle avait de mon temps une vision qui me semble assez faussée. Voilà que vous me dites que certaines personnes pensent de même. C'est singulier cette façon que nous avons tous de considérer un auteur dans son temps et son milieu au lieu de ne tenir compte que ses écrits dans ce qu'ils ont de plus clair. Ce sentiment confus que je percevais dans certaines lettres, ce sentiment de dégoût mêlé d'un peu de mépris viendrait donc de là! Vous faites bien de leur répondre de me lire, c'est la chose la plus raisonnable qu'ils puissent faire. Rassurez-vous, je ne dis pas cela pour nourrir mes héritiers, j'ai renoncé à mes droits.

J'ai tâché d'élever mes enfants non dans le respect de la religion -je vous avoue que la véritable Foi n'est venue habiter mon coeur que fort tard, après que mon fils soit devenu prêtre- mais dans celui de la morale. Et mon devoir le plus absolu était non seulement de les aimer mais aussi de les respecter, de les soutenir, de les consoler. Cela n'empêche pas d'être ferme, seulement d'être cruelle et c'est déjà beaucoup. J'ai toujours trouvé les abus de pouvoir insupportables au plus haut point.

Je ne voulais pas, je ne pouvais pas dire du mal de ma mère à mes propres enfants, cela m'aurait semblé abject. Elle était loin d'eux mais leur écrivait beaucoup, leur envoyait des caisses entières de jouets, des manuscrits sur la religion -elle ne me trouvait pas assez zélée sur ce point- à portée de leur âge. C'était une grand-mère extraordinaire, sans aucune comparaison possible avec la jeune femme qui m'avait élevée. Mes enfants, mis à part Gaston qui est parti en Russie, ne l'ont rencontrée en tout et pour tout qu'une seule fois, lorsqu'elle est venue en France. Ce que je vous raconte, je l'ai tu même aux miens. Ils croient que je me suis convertie par amour du Dieu catholique et non pour celui de ma mère. Ils savent qu'elle a affiché sa religion en public en des temps lointain ou cela pouvait signifier un aller simple pour la Sibérie. Mais ils ignorent que son rêve était de devenir martyre, ce qui explique bien des choses. Cela dit, ma mère ne m'a plus jamais rendue malheureuse après ma conversion. Nous sommes devenues très proches, elle s'intéressait beaucoup à moi mais je n'ai jamais accepté que son amour passe par ma soumission à toutes ses volontés. Il n'est pas admis de dire du mal des morts, mais comme à votre époque je le suis moi-même et que j'ai cru comprendre que l'on dit parfois du mal de moi, il me semble que je peux me le permettre.

Quand il est parti pour la Russie, mon fils Gaston était un jeune homme mélancolique en mal de repères. Il voulait devenir peintre, mon mari le rêvait diplomate. Il a été médaillé au Salon, vous savez, il était promis à un si brillant avenir! Mais il tâchait d'en faire son deuil. Sa grand-mère lui a fait une forte impression; son austérité, sa rigueur, sa foi ont donné à mon fils une vocation nouvelle, un courage et une abnégation qu'il n'avait pas auparavant. S'il ne l'avait pas connue, il n'aurait jamais supporté de devenir aveugle. Mais quand il m'a annoncé qu'il voulait devenir prêtre, je vous l'avoue, j'ai eu le sentiment odieux qu'on m'avait volé mon fils.

Pour répondre a votre question, vous me dites que mon fils a écrit sur ma vie. Je suis heureuse de savoir qu'il la juge digne d'être racontée. Mais je sais aussi qu'il ne narrera probablement que ce qui me fait honneur. C'est peut-être encore pire que de dire du mal de moi, ne croyez-vous pas? Si l'on ne lisait que du bien des gens, on les trouverait trop fades pour être interessants.

Je vous embrasse de tout mon coeur,

Sophie Rostopchine, comtesse de Ségur