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écrit à

   


La Comtesse de Ségur

     
   

Mon arrivée sur Dialogus

   

Ma bonne Maîtresse,

Voilà que l'on m'apprend que je puis dès à présent, comme vous, communiquer avec des correspondants grâce à la machine à traverser le temps de Dialogus!

Je m'empresse d'en user pour le plaisir de vous écrire une petite lettre d'essai: c'est fort amusant de faire traverser les siècles à ma prose, alors que je vous vois aussi chaque jour à la brune dans mon écurie, avec le petit Jacques, un peu de pain ou une bonne carotte à la main!

Vous le voyez, j'ai suivi votre exemple et votre conseil, et vous pouvez
bien dire que vous n'avez pas perdu votre temps le jour où vous avez eu
l'idée originale d'apprendre à lire et à écrire à votre âne!

Bien à vous,

Cadichon, votre âne affectionné et reconnaissant.


Mon cher Cadichon,

Si j'avais su qu'un jour vous seriez à votre tour conquis par Dialogus et les innombrables plaisirs qu'il propose! Je vous croyais trop sage pour cela, mais la véritable sagesse n'est-elle pas celle qui sait savourer le plaisir quand il vient?

Nous voici vieux tous deux, à présent, à ceci près que si vous avez écrit vos mémoires, je n'ai point encore rédigé les miennes. Mais cela en vaudrait-il la peine, après tout? Vous amusez et instruisez les enfants, moi aussi, nous avons trouvé notre voie.

Qu'il est loin le temps où, jeune, fougueux, dangereux parfois, nous vous vîmes arriver aux Nouettes! Passez-moi l'expression, mais vous en avez fait de belles! Croit-on un enfant quand il vous dit «Mais ce n'est pas moi, c'est Cadichon!». Évidemment non, et vous en avez profité en connaisseur.

«Je suis bien changé» me direz-vous, «voyez comme je suis repenti». Eh bien non, Cadichon, de grâce, ne vous repentez pas. Ne devenez pas chrétien. Restez ce que vous êtes, coléreux, intenable, ruant, courant au devant du danger, sauvant vos maîtres, vos amis. Ayez un coeur, et ne vous repentez pas de ce qui vous a permis de devenir honnête âne. C'est peut-être cela, la véritable sagesse, celle que vous avez acquise, tout âne que vous êtes. Vous êtes droit, sensible, sincère. Ne soyez pas repentant et soumis, votre condition ne vous oblige pas à cela, et nous vous aimons bien mieux sans.

Tout de même, il faudra que je pense à écrire mes mémoires... Alors, un beau jour d'été, assise à l'ombre d'un saule, je repartirai là-bas...

Sophie Rostopchine, comtesse de Ségur, maîtresse admirative d'un âne sans égal.

P.-S.: J'ai fait lire votre lettre à Paul. Il en a trouvé le fonds excellent et la forme admirable. Tout me porte à croire que vous aurez double ration d'avoine demain matin.


Ma bonne Maîtresse (de coeur et d'école),

Tous ces compliments me font rougir sous mon poil, je sens comme des picotis au niveau des oreilles. Que vous me rajeunissez! J'en suis tout émoustillé, de me revoir si impétueux dans votre souvenir!

En ce qui concerne le péché de gourmandise... j'avoue que non, je n'ai pas changé. Mais double ration d'avoine, est-ce bien raisonnable? Vous souvenez-vous, vous qui vous rappelez si bien mon arrivée, combien je fus malade trois jours plus tard, parce que notre bon petit Jacques m'avait donné en avoine de quoi nourrir trois ânes de ma taille?

Je crus bien que j'allais passer! Et le petit Jacques! Vous souvenez-vous? Les pleurs qu'il versait en abondance? Il se sauva pour ne pas voir Bouland me saigner, et quand je fus convalescent voulut me donner son oreiller, parce que, disait-il, j'avais la tête trop basse quand je dormais! Et Jeanne, qui voulut me couvrir avec le couvre-pied de son lit pour me tenir chaud la nuit!

C'était pourtant le temps du bonheur, avec vos délicieux petits-enfants... À propos de temps, ce «Dialogus» est bien étonnant, j'ai l'impression qu'entre nous aussi le temps où nous écrivons n'est pas le même. Figurez-vous que j'ai retrouvé ici notre Sophie, mais plus jeune de deux ans, du temps où elle a commencé à vivre avec vos petites filles, vous en souvenez-vous (encore!)? C'est étrange comme elle vous ressemble, et comme nous avons un peu le même caractère tous les trois.

Car ce que vous me dites de la vraie sagesse me fait surtout penser... à vous-même figurez-vous! Ni repentante ni soumise sous les habits de la sage grand-mère, oui je vous retrouve bien là!

Mais je vais vous faire prendre maintenant la férule de la maîtresse d'école improvisée, vous qui par la lecture et l'écriture apportâtes tant de joie aux petits enfants et jusqu'à votre âne: faites-moi le plaisir d'aller lire ma lettre d'acceptation et le début de ma correspondance sur «Dialogus», et corrigez-moi bien pour me faire souvenir du bon temps où vous m'appreniez mes lettres.

Avec toute la tendresse de votre âne affectionné,

Cadichon


Mon bon Cadichon,

Ne vous déplaise, je suis pour la double ration! J'accorde, j'avalise, je bénis! Ma foi, je ne vous la donnerais pas si je savais que vous la mangeriez gloutonnement et toute entière, mon cher! Vous vous plaisez à vous souvenir comme moi du temps où vous étiez excessif en tous points, et moi aussi. Mais contrairement à vous, moi, je ne suis pas modeste pour deux, je connais vos beaux côtés, et je me souviens de Jeanne et des lapins.

Sophie... mon Dieu, Sophie! Que dit-elle? Que pense-t-elle? Peut-elle encore penser, seulement, la malheureuse! Mais elle grandira, elle grandira et elle pardonnera. C'est l'une des plus belles choses qu'elle puisse faire, et elle en est capable.

Vous vous étonnez, cher Cadichon, de ce que nous écrivons à des époques différentes. La magie de Dialogus est une chose dont j'ai souvent profité avec plaisir. Vous vous y accoutumerez. Ainsi, vous serez à la fois en moi et hors de moi, dans mon souvenir, dans mon coeur et dans mes livres, à la Herpinière, aux Nouettes, à Livet et même à Voronovo, pourquoi pas? Nous inventerions un roman, vous et moi, «Cadichon en Russie»! Vous débarrasseriez de malheureux enfants de la tutelle de leur mère qui... mais je m'avance trop. Des Mémoires, et de la Vérité, voilà ce qu'il vous faut. Les temps que j'écris, que vous écrivez de concert avec moi, vous les connaissez soit parce que vous les avez vécu soit par ce que je vous en ai dit. Qu'ils soient fusionnés, décortiqués, étendus ou diminués n'y change rien: au delà de la magie, et je dirai même du miracle de Dialogus qui nous permet à vous, à Sophie et à moi de nous exprimer au moment de notre vie que les éditeurs auront jugé le plus opportun - car je présume qu'ils auraient très bien pu écrire à notre jeune Cadichon le soir où, au sortir d'un de ses nombreux exploits, il avait humilié Mirliflore!- au delà de la magie, il y aura toujours entre nous cette ressemblance et cette complicité qui fait que nous nous comprenons quelle que soit l'époque à laquelle nous écrivons. Aussi je ne m'explique pas ce qui se passe: je me contente de m'en réjouir.

Cher vieil âne, je ne regrette pas, décidément, le jour où Henri vous à piqué au vif en méprisant les ânes pour leur ânerie... grâce à vous, l'on saura désormais ce que ânerie veut dire, et gare au premier qui oserait penser le contraire, il pourrait encore, malgré les années, lui arriver bien des aventures si vous vous trouviez dans les parages.

Je vous souhaite le bonsoir,

Sophie Rostopchine, comtesse de Ségur