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Très chère Comtesse,
J'espère ne pas vous donner trop de mal en vous écrivant, car j'ai par hasard appris que, malheureusement, vos yeux ne sont plus ce qu'ils étaient. Pourtant dans mon coeur vous avez gardé toute la jeunesse que vous avez su insuffler à votre oeuvre grandiose. Je sais que votre bonté naturelle et que cette modestie qui fait votre grandeur à mes yeux vous pousseront irrésistiblement à me contredire sur ce point, mais s'il vous plaît, n'en faites rien. Oubliez-les un instant si vous le pouvez et laissez-moi vous dire une fois encore que votre oeuvre est grandiose, car tel est mon plaisir.
Si je vous écris à une heure si tardive, Comtesse, c'est dans le but unique de vous remercier pour ces belles pages que vous avez offertes au monde et qui ont bercé mon enfance. Vous serez peut-être étonnée d'apprendre qu'elles me bercent encore parfois, quand le coeur lourd je les relis.
Sans vouloir vous faire offense, Comtesse, une question me brûle les doigts depuis des années, et je ne puis m'empêcher de vous la poser ce soir. Je comprendrai parfaitement si vous ne souhaitez pas y répondre, car j'avoue qu'elle est assez gênante. J'ai lu que vous vous étiez convertie au catholicisme en 1918 à la suite de votre mère et j'aimerais savoir si cela n'a pas été trop difficile pour vous. Je sais comme les hommes d'église étaient durs à votre époque et en particulier cet abbé Jourdan.
Je ne vous importunerai pas plus ce soir, Madame la Comtesse, je vous laisse reposer vos yeux et vous prie de prendre bien soin de votre petite Camille, bien qu'elle ne soit plus une enfant.
Très respectueusement, votre toujours dévouée,
Axelle
Chère Axelle,
C'est exact, mes yeux sont bien faibles à présent et écrire
mes romans à la vitesse à laquelle mon éditeur
me le demande m'est devenu impossible. Il faut avouer cependant qu'ayant
un fils aveugle et une fille qui a fini par vivre comme si elle l'était,
je n'ai pas peur de le devenir.
Détrompez-vous, ma chère enfant. J'aime que l'on dise
du bien de moi, car pourquoi ne pas accepter l'amour de ceux qui vous
l'offrent? Vanter les nombreux mérites que je n'ai pas est autre
chose, mais je vous lis avec plaisir, tout en essayant de n'en pas tirer
de l'orgueil.
Je suis ravie de ce que vous me dites et, si vous trouvez encore quelque
enchantement à me lire, même devenue grande, alors c'est
que je n'ai pas écrit en vain. Mes livres sont écrits
pour des enfants. Des adultes peuvent les lire, je crois, sans s'y ennuyer,
car ils le font différemment et n'y voient pas les mêmes
choses.
Ma foi, si Dieu me laissait vivre jusqu'en 1918, que de choses je pourrais
voir! La France, renaissante tel le phénix, florissante après
cette affreuse guerre! Ah, comme j'aimerais vivre jusque-là!
Je me suis convertie au catholicisme en 1815. J'avais alors quinze ans
et passais au moins une partie de l'année, comme toutes les familles
aristocrates, à Tsarskoie-Sélo. Les jeunes gens de la
bonne société, dont je faisais partie, se connaissaient
tous entre eux et fréquentaient les mêmes salons, entre
autres celui de mon oncle Tolstoï. Vous vous demandez sans doute
pourquoi je commence comme cela, et comment ma conversion peut être
due à des soirées mondaines. Et pourtant...
Je rencontrai un jour chez mon oncle un jeune homme très bien
fait, sensible, qui avait beaucoup d'esprit et parfois une ironie mordante
qui me plaisait beaucoup. Il descendait d'une grande famille danoise.
Nous fîmes connaissance, c'est-à-dire que nous échangeâmes
quelques mots, ce qui était déjà beaucoup pour
la Russie de l'époque. Nous nous croisions de plus en plus souvent
lors de promenades que nous faisions autour du lac avec ma soeur et
ma mère. Un jour qu'elles étaient malades, je me fus promenée
seule avec une cousine de mon père qui vivait avec nous. Nous
n’avons pas rencontré le jeune homme cette fois, mais une
averse avait fait se réfugier tous les promeneurs dans un pavillon
près du lac, et il en était.
Forcés d'attendre ensemble la fin de l'orage et pour passer le
temps, nous nous mîmes à causer. Mais une vieille dame
d'honneur qui était avec nous crut y voir mille choses, et elle
raconta à tout le monde ce qu'elle appelait «l'épouvantable
scandale du pavillon». L'histoire grossit à mesure qu'on
la racontait, si bien que lorsque je revis ma mère, la rumeur
avait déjà couru; tout ce que je pus faire pour la convaincre
de mon innocence fut absolument vain.
Il s'ensuivit une scène d'une violence impressionnante dont je
me souviens mal tant j'étais en larmes. Je me rappelle qu'elle
parlait sans s'arrêter et que tout ce qu'elle disait était
contre moi: tout le mal qu'elle pensait de moi, ce qu'elle menaçait
de me faire, qu'elle ne m'aimait plus, que j'étais indigne de
mon rang, de mon sang, de mon père. Ma soeur elle-même
tremblait pour moi. Elle se rua ensuite sur ma cousine, qu'elle traita
de la même façon, et se brouilla avec ma tante Tolstoï
chez qui j'avais rencontré ce jeune garçon. Elle ne me
parla plus, ni à ma cousine, et cela m’est devenu insupportable.
Il n'y avait rien que je puisse faire pour qu'elle me pardonne, ce qu'elle
ne parlait d'ailleurs pas de faire. Je n'avais aucun moyen d'arranger
les choses ni de m'excuser, car je ne savais d'ailleurs pas ce que j'aurais
pu faire de si terrible dans un pavillon où des promeneurs entassés
attendaient patiemment la fin d'une averse.
Pour ma part, officieusement condamnée à passer mes journées
dans ma chambre, je n'avais plus la force de faire quoique ce soit depuis
que l'amour maternel m’avait été ravi: je ne sortais
plus, je ne parlais plus, je ne mangeais plus, et elle ne semblait pas
s'en inquiéter. Chose extraordinaire, ma soeur tenta de prendre
ma défense, tant elle craignait pour ma santé. Confrontée
à ma mère, elle ne recommença pas deux fois. Il
se passa, je crois, une semaine ou deux comme cela. J'étais contente,
car mon père devait revenir bientôt et j'espérais
sa clémence.
Un jour, de bon matin, ma mère vint me voir. Elle ne semblait
plus fâchée, mais me dit que ma conduite l'avait beaucoup
peinée. Elle me dit qu'elle était disposée à
me pardonner et à m'aimer de nouveau, mais que pour cela il fallait
qu'elle soit bien sûre que Dieu m’avait pardonnée
aussi. Et Dieu ne pardonnerait pas à quelqu'un qui n'avait pas
la vraie foi.
J'étais si mal de vivre que j'aurais été disposée
à faire n'importe quelle absurdité pour qu'elle m'aime,
et me convertir en était une. Si mon père avait été
là, bien sûr que je n'aurais jamais osé, et je soupçonne
que c'est pour cette raison qu'elle avait profité de son absence.
Elle me prit dans ses bras, essuya mes larmes, me fit venir dans son
cabinet en me disant que le père Jourdan venait d'arriver à
Petersbourg, et qu'il voulait me voir. Dès lors, je compris qu'elle
savait que j'allais accepter. Je dis oui à tout. Je les écoutai
sans les comprendre. J’étais convertie. Et pourtant, je
sais qu'à ce moment j'aurais tout donné pour que mon père
ou ma soeur entrent dans la pièce. J'appris par la suite que
le matin même, ma sœur avait trouvé la porte de l'escalier
fermée à clé et qu'elle avait tambouriné
comme une malheureuse après que les domestiques eurent reçu
l'ordre formel de ne pas lui ouvrir. Ma mère avait pensé
à tout. Mais dès ce moment, elle commença à
m'aimer.
Dans les réceptions et les dîners où elle me rabrouait
auparavant sans que m'humilier n’ait semblé la déranger
le moins du monde, elle loua mes vertus. Elle me disait que je ressemblais
à la Vierge de Raphaël, qu’elle m'aimait, m'aimait
et m'aimait. Et cela valait tout pour moi. Jusqu'au retour de mon père.
Lorsque mon père apprit que je m’étais convertie,
il ne me parla plus. Ma soeur prit ombrage du nouveau comportement de
ma mère et devint jalouse de moi. Dès lors, nous commençâmes
à nous éloigner l'une de l'autre parce que plus elle grandissait,
plus elle haïssait ma mère, ce à quoi je ne pouvais
me résoudre. Elle a eu beaucoup de courage de ne pas se convertir
et de supporter pendant toutes ces années un milieu catholique
qu'elle détestait.
Nous avons parlé bien souvent de la conversion au catholicisme.
C'était une chose impossible à concevoir pour nous: on
ne peut imaginer ce que c'était d'être catholique en Russie,
quoiqu’ils n'aient été persécutés
que plus tard. Mais devenir catholique, pour nous, jeunes filles russes
orthodoxes, c'était surtout l'assurance de ne jamais paraître
à la cour et de ne pouvoir nous marier en Russie, là où
personne ne voudrait de nous. Il fallait être fou pour se montrer
à un bal avec une catholique. Renier notre religion, c'était
renier notre patrie tout entière, c'était être indigne
de notre famille. Ma soeur et mon jeune frère ne me l'ont pas
pardonné. Pour eux, je suis restée une apostate, une renégate.
Je n'avais plus la force de lutter.
Je ne regrette pas ma conversion. Elle m'a permis de rester en France,
mon pays d'adoption, tandis que ma soeur Lise, restée orthodoxe,
est repartie pour la Russie, qu'elle n'a pu supporter, et où
elle est morte peu de temps après. Je crois sincèrement
que le plus important est d'avoir un chef, une structure que les catholiques
trouvent dans le pape, ce que les orthodoxes n'ont pas.
Voilà comment je me suis convertie. Je tiens à dire cependant
que ma mère n'était pas une fanatique. C'était
une femme d'une intelligence extrême qui, d'abord athée
et éprise de philosophie, s’est convertie au catholicisme
pour y trouver des repères. Elle a même appris l'hébreu
pour lire la Bible, ce que je n'ai jamais eu le courage de faire.
Excusez-moi pour ma lettre si longue, mais c’était nécessaire
pour que les choses soient bien comprises.
J'espère vous lire encore,
Sophie Rostopchine, comtesse de Ségur
Chère Comtesse,
Je vous remercie pour cette longue missive remplie de détails
qui m'aide à comprendre beaucoup de choses. Cependant, je dois
vous avouer que vous piquez ma curiosité. Pourquoi croyez-vous,
madame, qu'une guerre se terminera en 1918? Pourquoi pensez-vous que
la France puisse renaître, tel le phénix, de ses cendres?
Ma chère Axelle,
Je ne pense pas que la guerre se terminera en 1918 puisque, Dieu merci,
elle est finie, que ces affreux Prussiens ont enfin quitté la
France et que les communards ont été réprimés
comme ils le méritent. Il reste à la France à redevenir
la puissance qu'elle était avant la guerre et je suis sûre
que, grâce à un État stable et fort –en remplacement
de la République de notre bon ami Thiers–, cela arrivera.
Enfin... c'est ce que j'écris à Jacques, mon petit-fils.
Ses parents sont de fervents royalistes, ils pensent que le comte de
Chambord va revenir un jour ou l'autre, mais à mon sens c'est
une chimère. J'avais des doutes de la capacité de Paris
à se remettre de la guerre, mais ta lettre me laisse entendre
qu'ils n'ont pas raison d'être.
Pauvre Jacques, qui croit que le Roi va revenir... quels enfants ai-je
mis au monde? Une fille qui pleure son Empereur mort en exil, une autre
qui attend son Roi avec une ferveur exaltée... et entre les deux,
moi, toute vieille, toute fripée, qui vois venir la mort sans
trop d'espoir et sans regret.
Sophie Rostopchine, comtesse de Ségur
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