Madame de Maintenon |
||||
|
Véronique Le Conte |
Bonjour Madame, Je suis fascinée par le personnage de Madame de Maintenon. Dans une de ses biographies j'ai lu que vous aviez été son amie au temps de sa jeunesse. Pourriez-vous m'expliquer comment d'une charmante précieuse elle est devenue une si effroyable bigote? Merci d'avance. P.-S.: Je voulais vous marquer mon admiration pour vos lettres qui sont à la fois belles, caustiques et admirablement écrites. Si vous avez le temps, pouvez-vous me donner des conseils sur le style? Véronique |
|||
|
|
||||
|
|
||||
|
Comtesse de Ségur |
Chère Madame, Je suis très flattée des compliments que vous faites sur mes lettres, mais je ne les mérite pas: elles sont adressées à une autre comtesse de Ségur, qui comme moi a épousé un héritier de cette illustre famille. En ce qui me concerne, je suis née en 1799 -il y a déjà si longtemps!- dans la jolie ville de Moscou. Cependant, une jeune personne de Dialogus qui me tient informée de tout m'indique que pour comprendre l'attitude de Madame d'Aubigné de Maintenon à la fin de sa vie, vous devriez acquérir l'excellent ouvrage Saint-Cyr, la maison d'Esther de monsieur Yves Dangerfield, aux éditions Grasset. Votre lettre -n'en prenez pas ombrage! - m'a beaucoup fait rire. Elle m'a fait penser à une dame que j'ai connue il y a fort longtemps dans un salon et que l'on prenait pour une folle car, mariée très jeune à un vieux monsieur, elle disait sérieusement: «Louis XIV parlait à mon mari quand...» Enfin, si vous aviez été des nôtres, vous auriez entendu les rires de vingt enfants dans un château de province quand que je leur racontais cette histoire... Je prie, Madame, pour la France et pour vous. Que Dieu nous garde! Comtesse de Ségur, née Rostopchine |
|||
|
|
||||
|
|
||||
|
Véronique Le Conte |
Madame, Je vous prie de m'excuser mais je vous ai confondue avec un autre grand écrivain, du 17e siècle Sinon, j'ai lu de vous Les petites filles modèles. Pouvez-vous me dire qui vous a inspirée pour dépeindre ces charmantes jeunes filles? De plus, j'aimerais savoir ce qui vous fait tant aimer (je crois) les enfants? Véronique |
|||
|
|
||||
|
|
||||
|
Comtesse de Ségur |
Paris, 21 septembre 1872
Chère Madame, Eh bien! Camille et Madeleine, comme on peut d'ailleurs le lire dans la préface des Petites filles modèles, sont mes propres descendantes et amies: leurs vrais noms sont Camille et Madeleine d'Ayguevives de Malaret. Ce sont les enfants de mon genre Paul et de ma fille Nathalie. Comme il était ambassadeur (elles sont d'ailleurs nées à Rome) et que sa femme est devenue par la suite dame d'honneur de S.M. l'impératrice Eugénie, ils me les ont confiées: elles ont passé une grande partie de leur enfance dans le château familial des Nouettes. C’étaient des jeunes filles excellentes, aimables, bonnes, chrétiennes en un mot. Madeleine est aujourd’hui une jeune femme accomplie, quant à Camille, c’est un peu plus complexe. Marguerite est un personnage de mon invention. J’ai demandé à ma benjamine, Olga, de nommer ainsi sa fille. Malheureusement la petite n’a pas passé trois ans. Marguerite est une sorte de palier entre Camille, Madeleine et Sophie. Elle est instinctive, parfois brutale, tout en possédant un caractère prompt à l’expérience et à la connaissance. Quant à Sophie… c’est moi. Très attachante sans doute, vive, espiègle, mais insupportable aux dires de ma mère. Mes relations avec celle-ci sont assez complexes, enfin, plus je vieillis et plus je me dis qu’elle est justement décrite en madame Fichini, elle l’est du moins telle que je l’ai connue, imposante dans tous les sens du terme et pouvant se livrer aux actions les plus basses. C’est peut-être pour cela que le père de Sophie n’a jamais été très présent. Mais c’était cependant un homme bon, juste et droit, accusé à tort et contraint à l’exil que nous avons tous partagé. Pourquoi est-ce que j’aime les enfants? Je ne me suis jamais posé la question, étant donné leur présence active autour de moi, que ce soit ma jeune sœur Élizabeth –Dieu ait son âme– puis mes enfants et petits-enfants. Pourquoi ne les aimerais-je ? Je crois que j’ai un amour immodéré pour eux parce que j’ai une profonde confiance et une certaine admiration, comme femme, comme mère, comme chrétienne, pour l’humanité. Et les enfants sont l’humanité. J’ai eu la chance d’avoir autour de moi des êtres jeunes mais déjà exceptionnels, accomplis, émouvants, intelligents, sensibles et raisonnables. Sans doute, lorsque l’on a pour enfants des personnes plus irréfléchies, moins mûres ou lorsqu’on n’a ni l’envie ni la patience d’apprendre au petit, de lui faire sentir, comprendre des choses, alors ni l’enfant ni l’adulte n’évolueront et ils finiront par se détester mutuellement. Je crois que l’on peut aimer même des parents qui vous battent jusqu’au sang et qui vous torturent au physique comme au moral. On les craint, mais on ne les respecte pas, on ne leur parle pas, en un mot: on n'a pas confiance en eux. Quand on est un petit enfant et qu’on n’a pas d’adulte à qui confier ses peines pour savoir ce qu’il en pense, comment réagir, comment évoluer? Eh bien je crois qu’il est plus que difficile d’être raisonnable. Je ne sais pas s’il y a des enfants très différents, il y a cependant des adultes qui ne considèrent pas les petits, même les leurs, comme des êtres à respecter. À ce titre ils les battent, se moquent d’eux, ne les consolent pas dans leurs peines et préfèrent en rire. S’il y a dans ce livre des petites filles modèles, il y a aussi –et avec le recul je dirais surtout– des parents modèles. Et si je m’adresse à leurs filles, à leurs fils, c’est peut-être aussi pour qu’ils le deviennent. N’ayez crainte, Madame, de m’avoir confondue avec une autre. Il y a des comtesses de Ségur depuis fort longtemps, à présent il y en a trois, qui sait pour l’avenir… de belles confusions en perspective! Comtesse de Ségur, née Rostopchine |