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Chère Comtesse,
Je tenais tout d'abord à vous remercier d'avoir bercé mon
enfance; vos livres sont les premiers livres que j'ai lus et relus, et
d'ailleurs, malgré mes seize ans, j'ai toujours énormement
de plaisir à relire Les Vacances ou Les Malheurs de
Sophie de temps en temps. Je voudrais vous poser une question au
sujet de votre père Fédor Rostopchine: j'ai lu qu'il était
l'auteur de l'incendie de Moscou en 1812, mais je n'ai jamais pu confirmer
cette information. Pourriez-vous m'indiquer si elle est juste ou non?
Je vous en remercie d'avance,
Charlène
Ma chère enfant,
Le plaisir que tu prends à lire mes livres n'est rien en comparaison
de celui que j'ai pris à les écrire, aussi ta joie sera-t-elle
toujours un peu la mienne.
Mon père a-t-il réellement mis le feu à Moscou? C'est
l'évidence même, quoiqu'il ait écrit une brochure
sur le sujet en protestant de son innocence. De toute façon, la
question ne se posait pas en ces termes: mon père était
gouverneur de Moscou et donc responsable de l'incendie; qu'il l'ait provoquée
ne faisait qu'accroître sa culpabilité.
La Grande Armée marchait sur la Russie et le pays pouvait sombrer
du jour au lendemain, comme la plupart des nations d'Europe avant elle.
Nous vivions tous dans la crainte et je peux t'assurer que lorsque Napoléon
et ses troupes entrèrent dans Moscou, elle était presque
vide. Le soir même, il s'était installé au Kremlin!
Puis les quartiers de la ville prirent feu, les uns après les autres.
Tout était mort et désespoir, mon père avait pris
mon frère avec lui et nous avait relégué ma mère,
mes soeurs et moi loin de Moscou, à la campagne. L'incendie a duré
quinze jours, et tout ce que nous voyions était un horizon en flammes.
Sokolniki, où j'avais passé mon enfance, avait brûlé,
la Loubianka où nous vivions avait été mise à
sac. Rien n'a été épargné. Lorsque mon père
revint à Moscou, la ville croulait sous les cadavres.
Il n'a jamais regretté l'incendie. Quand les Russes ont vu la ville
en cendres, ils ont oublié la terreur que l'avancée des
troupes avait causée et s'en sont pris à mon père.
Ceux qui luttaient sur la Berezina ont été auréolés
de gloire quoiqu'ils aient tué bien des civils. Deux ans plus tard,
mon père donnait sa démission et nous partions pour Petersbourg.
Qu'importe. En France, il était celui qui avait fait reculer Bonaparte.
Mon mariage avec Eugène de Ségur, dont l'oncle avait été
aide de camp de Napoléon et avait été de ceux de
Moscou, fut un symbole pour les Russes de Paris.
Mon père a sacrifié sa carrière à sa patrie,
et je crois que peu d'hommes auraient eu le courage d'en faire autant.
Mon père est l'homme qui a provoqué la chute du plus puissant
Empire de l'époque, que rien ne semblait pouvoir arrêter.
Rien de moins.
Sophie Rostopchine, comtesse de Ségur |