Lynounette
écrit à

   


La Comtesse de Ségur

     
   

Les sujets sociologiques et historiques

   

Chère Comtesse!

Quel plaisir de lire vos oeuvres, toutes plus touchantes et émouvantes les unes que les autres!

Aussi j'aimerais savoir quels ont été les sujets historiques et sociologiques que vous vouliez souligner dans votre trilogie de Fleurville?

Quelle peinture de la société vouliez-vous montrer?

Pourquoi faire apparaître tant de petites filles alors que la société de l'Ancien Régime les laissait de côté?


Bonsoir Lyounette,

Votre question doit être très vaste et très intéressante, mais je crains de n'y répondre que partiellement; en effet j'ignore absolument ce que vous entendez par «sociologie» et, après avoir questionné mon entourage, je ne suis visiblement pas la seule; mais je vais tâcher de vous satisfaire tout de même.

Vous me parlez de la société d'Ancien Régime... mon Dieu, je ne m'arrange pas de manière à paraître plus jeune que mon âge, mais tout de même! Je vous l'accorde, la Russie de mes jeunes années s'apparentait par certains points à l'ancienne cour de Versailles et j'ai fréquenté quelques naufragés de ce monde mort avant ceux qui l'ont aimé. Cependant, pour vous situer, nous sommes en 1874 et ma petite-fille Camille est née en 1849.

Je ne suis pas sûre que le terme d'«historique» soit approprié. D'une part parce que, si vous me lisez encore, c'est qu'il y a quelque chose qui va de mes livres à votre âme, et que ce quelque chose est l'humanité. D'autre part parce que j'ai simplement voulu écrire une histoire qui mettrait en scène mes petites-filles... et moi. Quelque chose qui les amuserait, et qui me permettrait de me souvenir de choses douces-amères. Je voulais montrer des mères et des filles, des modèles de femmes et d'éducations et des enfants qui choisissent de devenir autre chose que ce qu'ils sont. On ne parle pas des enfants? Bien, je ne m'en formalise pas, moi; c'est aux enfants que j'écris, et c'est eux que je décris. C'est ce qu'ils comprennent, ce qu'ils voient, ce qu'ils sentent du monde qui les entoure. Enfin, c'est ce que je pensais quand j'ai commencé, mais je ne vous cache pas que j'ai depuis changé plusieurs fois mon fusil d'épaule en fonction de mes idées du moment. Ensuite, ma foi... je parle de ce que je connais: la vie d'une propriétaire normande qui élève seule des filles qui se suivent mais ne se ressemblent pas et qui tente tant bien que mal de ménager son prochain, tant que le prochain en question mérite d'être ménagé.

Bien à vous,

Sophie Rostopchine, comtesse de Ségur